Pourquoi ce blog?

Au sein de notre académie d'arts de combat "ADAPTAC PARIS 13", un petit travail personnel est demandé aux élèves présentant un grade (uniquement à partir de la ceinture jaune, nous "épargnons" les nouveaux arrivants pour un an!) , il s'agit de produire une réflexion personnelle sur un sujet ayant trait aux arts de combat de manière plus ou moins connexes que se soit sur des aspects culturels, éthiques, techniques, sportifs... Cette démarche est très proche de la philosophie mais l'élève est guidé à chaque étape : du choix du sujet au brainstorming en passant par la construction d'un plan ou la rédaction... Il s'agit surtout d'une démarche maïeutique visant à guider l'élève sur ses propres réflexions intérieures tout en produisant un "petit" texte dont il pourra être fier dans quelques années surtout si il réussit à intéresser ses camarades de DOJO. Ainsi cet exercice présente 3 objectifs : éveiller la curiosité des autres élèves du club, se cultiver sur un sujet qui tient à l'élève, s'interroger sur sa pratique et sur le sens que l'on souhaite lui donner.

Ce blog ne saurait engager le club et malgré la vigilance des professeurs pour contrôler, encadrer les propos tenus... si certains textes vous dérangent n'hésitez pas à contacter les professeurs qui pourront alors étudier la question. Enfin, si vous souhaitez des recommandations de lectures pour compléter la lecture d'un des articles où en vue de rédiger un article vous-même, n’hésitez pas à consulter ce blog... et si vous souhaitez consulter les productions du directeur technique du club, c'est ici!

vendredi 29 septembre 2023

FEEDBACK d'une BLESSURE & STRATEGIE de RESILIENCE

 Le 19 juillet 2021 à 12h50, je me suis blessé. Comme on dit, « j’allais passer pro mais je me suis fait les croisés ». Ceci est le retour d’expérience sur ce qui s’est passé, sur les phases que j’ai traversées et sur comment je suis revenu au karaté.

Le "comment"

Après un an et demi d’arrêt du sport suite aux différentes restrictions liées au Covid, en début d’été 2021, je me décide à reprendre une activité sportive en vue de la rentrée du karaté en septembre. Un peu de badminton entre collègues, comme avant 2020. D’abord quelques volants puis on se décide à faire des matchs. Sauf que depuis 2020, j’ai perdu pas mal de masse musculaire, pris pas mal de masse graisseuse et mon cerveau n’a pas encore assimilé l’information. Je joue comme si de rien, je fais les gestes que j’avais l’habitude de faire, avec la même intensité, sauf qu’à un moment, sur une réception de saut, mes muscles ne sont plus assez forts pour freiner la torsion du genou et je ressens un gros claquement sourd à l’intérieur. 12h50, après 1h de jeu, je me retrouve au sol et j’ai un peu mal.

C’est le début d’un long parcours et d’une succession d’états d’esprit par rapport à ma blessure.

Phase 1 : La minimisation et le déni

Je suis au sol, j’ai un peu mal, on m’apporte de la glace, je reste une dizaine de minutes assis par terre. J’essaye de reprendre le contrôle de la situation. Je me relève tout seul, je vais prendre une douche, je retourne à mon bureau (en boitant) et je continue à travailler à ma chaise. Je me dis que ça va passer, ce n’est rien de grave. La preuve, ce n’est même pas gonflé. Je suis dans une phase de minimisation et de déni dont l’origine se situe entre :

  1. La peur d’être handicapé pour les vacances qui commencent vendredi.
  2. La fierté que j’ai à ne m’être jamais blessé au sport. Un truc du genre « ce n’est pas possible que ça m’arrive, se blesser c’est pour les faibles ».

A ce stade, je ne réfléchis pas du tout aux conséquences que ça peut avoir, étant donné que je me persuade qu’il n’y a rien de grave et que tout va s’arranger dans quelques jours, idéalement vendredi matin c’est réglé. C’est le délai habituel pour une petite entorse non ? Le soir je me rends compte que mon genou a énormément gonflé. Je prends rendez-vous à la clinique du sport pour le lendemain matin. Mais je ne suis pas inquiet, le médecin va me dire quoi faire pour être prêt en fin de semaine. 

Diagnostic du médecin : c’est une rupture des ligaments croisés antérieurs du genou gauche. Il se base sur le test du tiroir antérieur. Les radios faites les jours suivants le confirmeront. Il donne quelques détails que je ne réalise pas forcément complètement sur le moment. Il me prescrit une atèle, des séances de kiné et me déconseille fortement de prendre le volant vendredi. Il me dit que le ligament ne se répare pas tout seul, qu’il ne se réparera jamais mais qu’il est important que je porte l’atèle et que je ne plie pas le genou, des fois ça se recolle. Là je suis très sceptique, l’incohérence de ses explications ne me convainc pas. Il ajoute, on verra après le kiné, mais dans le futur il ne sera probablement pas possible de pratiquer à nouveau un sport de pivot, il va falloir s’orienter vers de nouveaux sports. Je n’ai pas tellement réalisé ce qu’il était en train de dire, j’ai écouté la phrase sans vraiment l’intégrer.

A ce stade, je ne peux pas nier les images, mon ligament est bien rompu. Cependant je me dis que ce n’est peut-être pas si grave, j’évite d’y penser et je me concentre sur ce que j’ai à faire. Vendredi j’enlève mon atèle et je prends le volant pour partir en vacances.

Au final, je porterai peu l’atèle et commencerai le kiné en septembre… Pendant les vacances, je marcherai des journées entières en portant régulièrement mes enfants sur les épaules. J’ai un peu mal mais tant pis, je me concentre sur le moment présent sans penser à la suite. Je n’ai ni regrets ni colère, je ne me lance pas dans des phrases qui commencent par « et si j’avais/si je n’avais pas ». Je ne pense pas non plus à ce que je vais devoir faire en septembre, on verra en septembre, et encore moins ce qui va se passer ensuite. Ça ne sert à rien d’imaginer des scénarios maintenant. On verra le moment venu. Pour l’instant, je fais au mieux avec ce que j’ai et je peux encore faire pas mal de choses.


Phase 2 : La prise de conscience et l’inquiétude

En septembre 2021 arrivent mes premiers rendez-vous chez le kiné. Je prends conscience que je suis effectivement sérieusement blessé et que ça ne va pas passer comme ça. Plus de quatre semaines après l’accident j’ai toujours mal. Ça me fait penser que je n’ai pas trop suivi les conseils du médecin, je culpabilise et m’inquiète un peu. J’aurais peut-être dû écouter…

Quand je raconte ça au kiné, il m’engueule et me déculpabilise en même temps. J’ai pris trop de risques, j’aurais pu avoir un sur-accident et empirer les choses. Mais heureusement que je n’ai pas mis l’atèle et que j’ai continué à faire de l’exercice avec ma jambe. Mon pire ennemi est la perte de muscle, notamment le quadriceps qui est censé me permettre de verrouiller le genou et éviter de solliciter les ligaments, surtout celui que je n’ai plus…

Pendant deux mois, je travaille deux/trois fois par semaine, je fais de musculation avec pour objectif de muscler la jambe pour la stabiliser et pallier l’absence de ligament. Pour être rassurant, le kiné me dit que certains sportifs pro n’ont plus de ligaments mais continuent de jouer, il prend l’exemple du rugby. Je ne connais pas bien le rugby et l’exemple me touche peu.

J’attends mi-octobre et le rendez-vous avec le médecin pour voir ce qu’il faut faire. Plus le temps passe plus le kiné me fait comprendre que le muscle ne suffira pas.

Phase 3 : Le refus des conséquences, le refus de l’avis du médecin

Le jeudi 14 octobre 2021 10h, j’ai rendez-vous avec le médecin pour faire un bilan : le genou ne tient pas. Avec un sourire et un regard pétillant, il me dit qu’à ma place et à mon âge il en resterait là. Il arrêterait les sports de pivots (sports de balles et arts martiaux principalement) et qu’il ferait du vélo, de la natation (crawl, pas de brasse), de la course en ligne droite.

A ce moment-là, je prends conscience des portes qui se ferment devant moi. Quand je regarde ce que je fais dans ma semaine, je me rends compte que le badminton c’est fini, le karaté c’est fini, le running c’est fini. Ma semaine va radicalement changer, ma vie va radicalement changer.

  • Est-ce que j’ai envie de renoncer à tout ça ? En deux minutes, assis sur la chaise du médecin je me rends compte que non, j’ai pas du tout envie de renoncer à tout ça. Pourquoi ? Parce que j’aime ce que fais ou parce que je n’aime pas le changement ? Je ne sais pas. En tous cas le résultat est le même. Je n’ai pas envie de renoncer à ce que je fais et qui au final me définit beaucoup.
  • Est-ce que j’ai un moyen pour ne pas avoir à renoncer à tout ça ? Réponse du médecin : il existe une possibilité d’opération, mais à mon âge (42 ans à l’époque) est-ce que je suis sûr que ça vaut le coup. « A votre place, moi… »
Mieux vaut mourir debout que de vivre sans genoux » Emiliano Zapatos

Oui, je suis sûr de vouloir avoir la possibilité de choisir. Il me donne le nom d’un chirurgien. Je suis soulagé, je vais pouvoir continuer comme avant la blessure.

Plutôt en colère contre le médecin et son avis, je fixe une date pour l’opération : vendredi 3 décembre 2021. Le chirurgien me donne plein de détails sur l’opération. Dans la liste de détails, il me précise que je risque d’avoir mal, voire très mal les premiers jours. Il me dit aussi que la rééducation va être longue, voire très longue, 8 à 12 mois. Mais pas de soucis, dans ma tête je suis heureux que cette porte soit ouverte, pas inquiet pour les suites de l’opération, prêt à affronter tout ça. Je me sens volontaire et acteur, je ne subis pas et j’ai la main sur les événements. 

Phase 4 : L’impatience et la motivation : un très long travail de rééducation

Dans cette phase qui dure un peu plus d’un an, il y a une constante, je ne me sens pas inquiet. Je n’ai pas souvenir de m’être jamais inquiété pendant cette période. Pour moi c’est évident que ma jambe fonctionnera à nouveau et que tout redeviendra normal, que ce n’est qu’une question de temps et de travail. Et par conséquent j’ai une impression de maîtrise sur la situation. D’où l’absence d’inquiétude j’imagine. En tous cas, m’inquiéter ne me vient jamais à l’esprit.

Cette phase m’a aussi permis d’éprouver ma persévérance, mes capacités d’auto discipline et l’objectif de reprendre le karaté a été une grande aide pour moi.

4.1 - Octobre à décembre 2021 : l’impatience

D’octobre à décembre 2021, dans l’attente de l’opération, je travaille chez le kiné pour muscler au mieux la jambe et permettre d’avoir un temps de récupération post-opératoire plus court. Le moral est bon, le travail chez le kiné se fait répétitif (deux fois 1h par semaine) mais c’est pour la bonne cause et la date tant attendue se rapproche. Tout se passe bien du point de vue kiné, il est confiant et me soutient dans mon choix je suis confiant, impatient de me faire opérer et je n’ai aucune appréhension. J’ai même hâte d’entrer dans le dur du travail.

L’opération a lieu comme prévu le 3 décembre 2021. Je rentre chez moi tout fier de ma jambe qui a triplé de volume. Le kiné hallucine à sa vue, il n’a jamais vu un œdème aussi important. Le travail commence quatre jours après l’opération. Premier problème : allongé sur le dos, je n’arrive pas soulever ma jambe (tendue). Le quadriceps ne répond pas aux sollicitations de mon cerveau à se mobiliser. Après 10 min de manipulation par le kiné, à faire aller ma jambe dans des positions qui me paraissaient dangereuses mais qui en fait « non pas du tout », ma jambe répond à mon ordre de se lever. Là j’expérimente un phénomène complètement nouveau pour moi, la paralysie n’est pas mécanique mais psychomotrice. C’est une sensation très étrange a posteriori et je me demande si j’arriverais à identifier la différence si la situation devait se représenter. En tous cas, en une séance je passe un pallier gigantesque : très grande satisfaction, motivé comme jamais pour revenir le lendemain et progresser encore plus.

Côté douleur, je suis un peu déçu. Ça reste très supportable par rapport à tout ce qu’on m’avait annoncé. La bataille contre la douleur est décevante, je vais devoir m’investir dans d’autres combats, notamment la mise à l’épreuve de ma patience.

4.2 - Décembre 2021 à mars 2022 : apprendre la patience

De décembre 2021 à mars 2022, même avec trois séances de kiné par semaine et des exercices tous les jours, la progression est lente, très lente. La jambe n’est pas paralysée mais impossible de marcher correctement : douleurs et gestes incorrects. Je dois réapprendre à marcher et ce n’est pas facile du tout. Une chose qu’on fait inconsciemment et naturellement est très difficile à faire de façon consciente : comment soulever la jambe, comment orienter le genou, comment lancer le pied en avant, comment poser, déplier le pied au sol, comment transférer le poids de corps, à quel moment et dans quelle intensité contracter les muscles, quand verrouiller le genou, quand déverrouiller le genou, comment verrouiller le genou, comment gérer la stabilité pour lancer l’autre jambe et enclencher le pas suivant…

C’est très compliqué et quand j’observe comment je fais avec ma jambe valide, quand je décortique le mouvement, je fausse le mouvement de ma jambe valide, je caricature et je ne fais de mouvement correct avec aucune jambe. Le naturel d’un mouvement est très complexe à reproduire, parce qu’on ne cherche pas à contracter tel ou tel muscle pour faire un mouvement, on pense au mouvement et il s’est codé il y a très longtemps, et par itération successive. 

Bref je mets des mois à réapprendre à marcher correctement, et pas que à cause de la douleur, qui peu à peu se transforme en une gêne plutôt qu’une douleur. Pendant cette période de quasi trois mois, je reste motivé mais j’ai hâte de passer à autre chose que de la marche. Le kiné dit que ce n’est pas possible :

  • Biologiquement il faut attendre que le greffon se ligamente avant de plus le solliciter. Et ça prend trois mois.
  • Physiquement : j’ai beaucoup perdu de muscles et mon quadriceps notamment n’est pas assez solide pour assurer le maintien de mon genou sur des exercices plus complexes.

Je fais des découvertes intéressantes au passage sur l’anatomie du genou et des environs, sur le fonctionnement et le rôle du genou dans la stabilité et dans chacun des mouvements du reste du corps. Ça ne sert pas seulement à faire des squats, c’est plus handicapant que ça de pas pouvoir plier la jambe. Je me penche aussi sur la proprioception et sur les mécanismes de stabilité : la localisation des lacunes musculaires, « tiens c’est ce petit bout de muscle qui me manque pour que mon genou reste stable dans telle situation ou telle autre ». Et il y a plein de petits bouts de muscles différents.

Donc une période avec un objectif, une motivation mais une période longue qui nourrit mon impatience à passer à autre chose. Il y a aussi une part de frustration à ne pas pouvoir aller plus vite. Une frustration aussi à ne plus pouvoir faire de sport, frustration que je n’avais pas ressentie pendant les confinements où l’absence de sport était consentie… 

Mais je me plie à l’avis du kiné, le risque de casser le greffon est trop important.

4.3 - Avril à juin 2022 : la patience paye

D’avril à juin 2022, les exercices de kiné évoluent, je peux aborder de nouvelles choses : il y a un énorme plaisir à refaire du sport, même si c’est du vélo d’appartement puis de la course à pied légère en ligne droite.

Un nouveau jalon est programmé : l’examen clinique et le bilan de l’opération pour juillet 2022. J’entre dans une phase de préparation de l’examen. Le travail se concentre sur la musculation de la jambe, l’équilibre, la proprioception. J’en suis à deux séances de kiné par semaine en salle et un travail quotidien à la maison. Je continue avec la motivation du bilan de juillet et mon impatience est calmée par la nouveauté des sports que je peux pratiquer.

Parfois je me laisse emporter par la confiance, par l’impatience, je fais un programme de course à pied en ligne droite, je me dis « ça passe tout seul, trop facile », au bout de deux jours du même trajet, j’introduis un virage dans mon parcours. Le soir douleur au genou, douleur qui dure deux semaines et qui m’empêche d’entamer de nouvelles choses. L’impatience se paye.

Le bilan clinique arrive le 13 juillet 2022, presque un an après l’accident. Tout est OK, la musculation des jambes est bien symétrique gauche/droite, mais faiblesse globale sur les deux jambes. Le kiné tempère le verdict : faiblesse musculaire global d’accord, mais par rapport à un sportif olympique. Par rapport à un individu lambda, je ne suis pas si mal que ça et l’objectif de symétrie est atteint.

Par contre, il me déconseille fortement de reprendre le karaté en septembre, le genou n’est pas encore assez stabilisé pour être sollicité en rotation. Je risque l’entorse. Un travail complémentaire jusqu’à Noël est nécessaire. Je pourrai reprendre les sports normaux quand je serai prêt et je saurai quand je serai prêt. Il n’y a pas d’indicateur quantitatif pour ça… Je m’attendais à pouvoir reprendre en septembre, je suis assez déçu. L’objectif du « je saurai quand je serai prêt » est assez flou.

4.4 - Juillet à décembre 2022 : éprouver sa patience

De juillet à décembre 2022 un long travail de renforcement commence avec à chaque séance de nouveaux « jeux » pervers pour me cramer. C’est long mais au moins c’est varié. Heureusement que les exos changent parce que j’ai l’impression de beaucoup stagner au niveau du genou. Même si je porte plus lourd à la presse, que je fais plus de squats, que je fais des sauts de plus en plus longs, j’ai l’impression que mon genou va bien et qu’il ne progresse plus tant que ça. Et c’est assez bizarre parce que dans le même temps je me dis « tiens, il y a deux semaines, je n’arrivais pas à faire ça, j’avais un peu mal là… ».

En novembre reprise légère du badminton : youpi ! Trop content. Et tout se passe bien. Aucune blessure. Je vois le bout du tunnel. En décembre : feu vert du kiné pour la reprise du karaté progressivement.

Au final, pendant la phase de rééducation je n’ai jamais perdu réellement la motivation, il y a des moments où j’étais plus ou moins motivés mais je n’ai jamais arrêté de travailler. Les jours où la motivation de l’objectif long terme n’est pas là, elle peut aussi se trouver dans l’instant, dans le plaisir et la fierté de vaincre sa flemme naturelle (qui est à relier au plaisir de la vantardise post-travail je dois bien l’avouer).

« La patience n’est pas la capacité d’attendre, mais la capacité à maintenir une attitude positive pendant que vous attendez » Joyce Meyer

Phase 5 : Le plaisir de la reprise, mais la frustration

A partir de janvier 2023, après un an et demi de travail, je peux enfin reprendre le karaté. Je suis dans une phase où je suis très heureux d’avoir repris mais je me rends compte que ce n’est pas fini. Je m’aperçois que mon genou n’est pas tout à fait le même qu’avant, notamment au niveau de sa souplesse (même s’il la récupère peu à peu).

C’est très frustrant, plus on s’éloigne de la date de l’opération plus les progrès sont lents, un genre d’exponentielle décroissante. Et le problème des exponentielles c’est que ça n’arrive jamais à zéro… Après il y a aussi le fait qu’avant la blessure je ne faisais pas autant attention à mon genou, j’étais beaucoup moins à son écoute. Donc il était peut-être déjà autant limité sans que je m’en aperçoive. C’est dur de se dire « j’ai totalement récupéré » sans pouvoir définir avec exactitude l’état zéro.

Je suis partagé entre le désir de faire tout comme si je n’avais jamais été blessé pour ne pas me sentir handicapé. En même temps certains mouvements me font mal et je n’ai pas envie de me blesser à nouveau. Donc j’exclue certains mouvements. D’un autre côté, l’utilisation de l’excuse de la blessure pour échapper à certains exercices arrive peut-être un peu trop facilement. J’ai du mal à me rendre compte si j’exclue certains exercices pour éviter la blessure ou si c’est pour éviter l’effort.

Bilan de l’expérience et conséquences pour la suite

En résumé, je suis passé par 5 phases lors de cette longue expérience :

  1. La minimisation et le déni
  2. La prise de conscience et l’inquiétude
  3. Le refus des conséquences de la blessure
  4. L’impatience et la motivation
  5. Le plaisir de la reprise et la frustration

Ce cycle, initié par une simple blessure, a eu pour conséquence des changements évidents mais aussi des changements plus globaux que l’on pourrait qualifier de méta-changements. 

« La patience est arbre dont la racine est amère et le fruit doux. » IAM

Le changement évident est une changement local, un changement biologique lié à la blessure au genou. C’est aussi un changement d’habitudes, une rupture du quotidien lié à un nouvel état qui ne me permet pas de continuer à agir comme je le faisais avant ma blessure. C’est donc un changement passager puisque la blessure se répare, guérit progressivement vers un état proche ou voisin de mon état physique pré-blessure. C’est un changement borné dans l’espace de mon corps et dans le temps. Ce changement s’accompagne d’un changement plus profond, un méta-changement, qui implique une modification plus globale aussi bien au niveau physique que mental.

J’entends par là, par exemple, que la substitution de mon ligament par un tendon et les étapes de rééducation m’ont permis de retrouver une fonctionnalité de mon genou mais que ce changement biologique local a des répercussions plus lointaines sur l’ensemble de mon corps, sur ma façon de solliciter mon genou, sur la confiance que j’ai en lui, sur la façon inconsciente dont mon corps s’est adapté à ce changement en modifiant certainement ma position, ma façon solliciter les chaines musculaires, etc. Ce changement plus global est aussi à voir dans les répercussions et les conséquences du long travail de rééducation sur mon comportement et ma façon d’appréhender les difficultés. Ça englobe la résilience mais aussi la patiente, la persévérance et l’autodiscipline qui ont été longuement testées durant ces événements.

Cependant, ce ne sont pas des « concepts » que j’ai découvert durant cette période. Ce sont des notions que j’avais déjà testées, sans doute pas à ce point, mais je n’étais pas novice non plus. C’est sans doute pour ça aussi que j’étais relativement serein avant d’attaquer la longue rééducation. Je savais que j’arriverai à travailler sur la durée et que j’arriverai aussi à y trouver du plaisir. Du coup j’ai peut-être pris ce temps comme un test, voire un challenge à relever, pas tant un challenge physique qu’un challenge d’endurance. Et j’en ressors avec la confirmation que « oui, je peux faire ça. J’en suis capable ».

Par contre un autre changement que j’ai malheureusement observé c’est que j’ai perdu l’illusion d’un corps indestructible. Avant l’accident, je faisais un peu n’importe quoi, j’avais une confiance aveugle en la solidité des différentes parties. Jamais je ne me souciais de savoir si ce que j’étais en train de faire était risqué ou pas. Je me sentais un peu tout puissant et invulnérable par rapport à la blessure étant donné que je n’en avais jamais eu aucune. Là je réalise que sur un geste très simple, comme un saut sur place, je peux fortement détériorer mon corps. Maintenant j’ai sans doute plus de retenu dans mes actions, ou du moins j’ai toujours la question de la dangerosité de la situation qui apparait une demi seconde à mon esprit quand j’entame une action. J’ai pris conscience de la nécessité d’éviter les situations à risque, sur le genou et sur les autres parties du corps, d’où l’importance de connaitre les différentes parties de son corps, leur fonctionnement, leur biomécanique et leurs limites de fonctionnement normal.


Courbe du deuil / changement de Kulber-Ross


Et finalement, en cas de blessure il m’apparait important d’écouter son corps et de consulter un médecin dès que c’est nécessaire (un bon médecin de préférence). Au niveau de la réparation de la blessure je laisserais surtout ce dernier déterminer le protocole adéquate.

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Auteur : Sylvain MAINE
Grade Présenté : Ceinture Bleue
Publication : Juin 2023
Supervision  : Frédéric GARCIA

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