Pourquoi ce blog?

Au sein de notre académie d'arts de combat "ADAPTAC PARIS 13", un petit travail personnel est demandé aux élèves présentant un grade (uniquement à partir de la ceinture jaune, nous "épargnons" les nouveaux arrivants pour un an!) , il s'agit de produire une réflexion personnelle sur un sujet ayant trait aux arts de combat de manière plus ou moins connexes que se soit sur des aspects culturels, éthiques, techniques, sportifs... Cette démarche est très proche de la philosophie mais l'élève est guidé à chaque étape : du choix du sujet au brainstorming en passant par la construction d'un plan ou la rédaction... Il s'agit surtout d'une démarche maïeutique visant à guider l'élève sur ses propres réflexions intérieures tout en produisant un "petit" texte dont il pourra être fier dans quelques années surtout si il réussit à intéresser ses camarades de DOJO. Ainsi cet exercice présente 3 objectifs : éveiller la curiosité des autres élèves du club, se cultiver sur un sujet qui tient à l'élève, s'interroger sur sa pratique et sur le sens que l'on souhaite lui donner.

Ce blog ne saurait engager le club et malgré la vigilance des professeurs pour contrôler, encadrer les propos tenus... si certains textes vous dérangent n'hésitez pas à contacter les professeurs qui pourront alors étudier la question. Enfin, si vous souhaitez des recommandations de lectures pour compléter la lecture d'un des articles où en vue de rédiger un article vous-même, n’hésitez pas à consulter ce blog... et si vous souhaitez consulter les productions du directeur technique du club, c'est ici!

dimanche 12 novembre 2023

Les étranglements : la technique des forces du Mal ?

Lorsque j'ai rejoint le club, je ne savais pratiquement rien de ce que j'allais faire; cela remonte maintenant à 2019. J'ai suivi deux collègues de travail qui étaient membres du club depuis un certain temps. Je me suis inscrit sur le créneau du Ju-Jitsu. La seule idée que je m’en faisais était ce que j’ai pu voir à la télé, c’est-à-dire deux personnes qui cherchent à se projeter et se maitriser une fois au sol. Cependant, le Ju-Jitsu (tout comme d'autres arts martiaux) ne se limite pas uniquement à des projections. On peut très bien donner un coup de poing, un coup de pied, un coup de coude, ou encore s’étrangler. C’est sur les étranglements que je souhaite m’attarder car ils sont très difficiles à mettre en œuvre. Mais lorsque je dis qu’ils sont difficiles à mettre en œuvre, ce n’est pas d’un point de vue purement technique mais plutôt psychologique. Après tout, il s’agit de comprimer le cou de son adversaire, ici avec le col de son kimono, afin de le maîtriser. Mais que se passerait-il si je venais à mal le faire? Que se passerait-il si je venais à faire souffrir autrui? Est-ce que cela fait de moi une “mauvaise personne”?

Il faut un début à tout…

Pratiquer les étranglements n’a pas été facile du tout. Je dois effectuer un geste qui va provoquer un mal-être, voire une douleur, à la personne sur qui je le pratique. Mais ici le mal-être sera à la limite de la souffrance, après tout je viens soit couper l’arrivée sanguine soit couper la respiration. Et je suis de nature à ne pas aimer faire ni voir souffrir autrui, encore plus quand le contexte ne donne pas de raison de le faire. Je dois vraiment me faire violence pour passer à la pratique mais pour aussi ne pas rester mentalement bloqué une fois l'étranglement terminé. Ça m'est souvent arrivé, juste après l’avoir effectué, de ressasser ce que je venais de faire, une certaine forme de culpabilité.

Pratiquer l'étranglement nous confère une vraie responsabilité envers autrui, la personne en face nous fait confiance pour bien respecter les consignes et ne pas la mettre en danger. Mais on a aussi la responsabilité de détecter les signes qui montreraient que la personne commence à ne pas aller bien mais ne réagit pas pour nous dire d’arrêter.

Les premières fois furent assez difficiles pour moi, je ressentais une espèce de malaise à le faire. Je m'inquiétais vraiment d’avoir fait du mal à la personne sur qui je l’ai pratiqué. Mais il fallait bien le faire, je ne pouvais refuser d’effectuer l'entraînement. Et c’est après tout en pratiquant encore et encore qu’on apprend à mieux maîtriser son geste et comprendre les mécanismes qui sont en place. Mais chaque tentative s’accompagnait toujours de cette inquiétude, ce sentiment d’avoir vraiment fait quelque chose de mal. Ce n'est pas une chose facile de se tenir au-dessus de son adversaire, prendre le col de son kimono, le regarder constamment dans les yeux et se mettre à serrer. 

Une vision erronée

Quand j’entends parler d'étranglement, j’associe ce geste à la volonté de tuer. Même si l’homme peut très bien tuer autrement qu’en étranglant, le geste a une symbolique très forte. La vision que j’ai de l'étranglement me vient principalement de ce que j’ai pu voir dans les films, une personne qui serre fortement le cou de l’autre en le regardant fixement dans les yeux, les mains se resserrant autour de son cou, agonisant lentement et avec souffrance. Et cela en l’espace de quelques secondes dans la grande majorité des cas. Donc quand cela fut à mon tour de devoir le faire, cela a été très difficile.

Comme je le disais juste avant, j’associe les étranglements à la capacité de tuer. Dans mon imaginaire, si un humain cherche à en tuer un autre, ou même un animal (de taille raisonnable), à mains nues, ce serait le plus souvent en cherchant à l’étrangler. Je ne compte plus le nombre de films dans lequel un protagoniste en tue un autre en l’étranglant. Et selon la mise en scène, cela peut aller d’un banal dernier soupir à une gestuelle plus violente de la personne étranglé afin de bien montrer l’horreur de ce qui se déroule. Il n’y a pas d’image plus frappante et plus dérangeante pour donner la mort. Et lorsque la mise en scène est convaincante, c’est quelque chose qui marque l’esprit, une scène qui va irrémédiablement nous marquer et qui nous viendra en tête lorsqu’on pense à ce film. 

Mais qu'est-ce qu'un étranglement?

Mes “connaissances” sur l’étranglement, finalement, se résument simplement à ce que j’ai pu voir dans les films. Cependant, un film reste du cinéma, et bien souvent, des raccourcis sont faits pour présenter les choses, et les étranglements ne font pas exception. La vision que j’en avais était donc complètement erronée et surfaite vis-à-vis de la réalité. Pour cela, il convient de regarder un peu plus en détail ce qu’on appelle un étranglement (ou strangulation). Il existe deux types d’étranglements : sanguin et respiratoire.







Dans un étranglement sanguin, on vient comprimer les artères carotides afin de priver le cerveau d’alimentation en oxygène. Celui-ci sera donc sous-alimenté en oxygène, ce qui va provoquer d’abord un mal de tête puis une perte de connaissance (syncope) au bout de 10 à 20 secondes. A partir de la perte de connaissance, des lésions commencent à apparaître. Et plus l’étreinte est maintenue, plus les lésions provoquées seront dévastatrices pour le corps. Les premières lésions qui peuvent apparaître suite à la perte de connaissances pourront, en règle générale, être réparées par le corps. Cependant, la répétition sur le long terme n'est pas sans conséquence, on peut se retrouver avec une fragilisation accrue des tissus qui peuvent conduire à des dégâts bien plus importants (ex: dissection de la carotide). Ensuite plus la privation d’oxygène dur, plus les dégâts immédiats seront terribles pour le cerveau, même sans aller jusqu’à la mort.
“Au mieux une opération, au pire la mort, et le plus souvent entre les deux : un handicap moteur jusqu’à la fin de la vie, mais on peut aussi finir muet et/ou idiot.” - athletesonthemat 
Durant un étranglement respiratoire, on vient comprimer la trachée afin d’obstruer les voies aériennes et ainsi provoquer une asphyxie dans le but de diminuer/arrêter l’apport en oxygène dans le corps. Tout comme pour l’étranglement sanguin, cela peut mener à la perte de connaissance, des dégâts sévères voir la mort. Il est notamment possible de provoquer une fracture de l’os hyoïde, ou bien une rupture des cartilages du larynx ce qui peut entraîner une hémorragie. Il est aussi possible que la base de la langue soit repoussée obstruant ainsi les voies aériennes, cela aura pour conséquence de provoquer une asphyxie. Il est très rare de provoquer un écrasement de la trachée car elle est protégé par des anneaux de cartilage.

Un combat avec soi-même

Un autre point que je souhaite aborder sur les étranglements est ce sentiment d’être une mauvaise personne en le faisant. J’ai cette culpabilité qui est assez présente et forte lorsque je relâche l'étreinte. Cette impression d’avoir effectué une action qui va à l’encontre de ma nature. Pourtant, jusqu’à maintenant, je ne les ai pratiqué que dans le cadre de l'entraînement. L’intention qui est donnée n’est pas de vouloir faire du mal mais de pratiquer et comprendre les mécanismes. Et bien que je sache cela, bien que je sache qu’on m’autorise à le faire, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est mal et que je fais du mal à la personne en face.

Ce qui est intéressant à noter c’est que j’ai beaucoup moins cette impression/sentiment quand je pratique d'autres techniques tels que les coups de pied/poings ou projections. Finalement, c’est un peu comme si j’avais fait une hiérarchisation des techniques par degré de gravité en matière de conséquences pour autrui. Je place les étranglements très hauts dans ce classement mental car je les associe au fait de tuer. Alors qu’une projection par exemple, je la place bien plus bas car je la vois avant tout comme un outil pour maîtriser. Pourtant il serait bien possible de tuer avec une projection ou un coup de poing, si la technique est bien maîtrisée et surtout si l’intention de tuer est là.

Après tout c’est surement ça qui permet de déterminer si une technique, quelle qu’elle soit, va tuer ou non, l’intention que l’on y met. Est-ce que l’on cherche à tuer ou non. Et dans le cadre de l'entraînement au sein du club, on ne cherche pas à tuer mais simplement comprendre, pratiquer et ensuite chercher à maîtriser pour justement savoir “doser” ses coups. Et ainsi maîtriser son geste pour justement ne pas tuer avec. Est-ce que finalement lorsque je pratique les étranglements, je ne suis pas finalement en train de me perfectionner pour justement le faire sans tuer? Et est-ce que, si je ne les pratique pas, je risque de tuer le jour où je m’en sers? Bien que ce soit un exercice difficile, psychologiquement, j’ai tout intérêt à m’y plier pour être maître de mes gestes mais aussi de l’état de santé de la personne en face. Une fois cette maîtrise acquise, selon mon intention, je pourrais en faire ce que je veux de ces techniques. Et si mon intention est de ne pas vouloir faire de mal ni tuer, grâce à cette maîtrise je serais en mesure d’y parvenir.

Pratiquer en sécurité


Donc au final, comment faire pour passer à la pratique en toute confiance? Comment peut-on se dire je me lance, je ne vais pas faire de mal à autrui? Est-ce que je pratique bien comme il faut? Est-ce que je respecte toutes les règles de sécurité?

On peut constater que, certes l'étranglement n’est pas sans conséquences anodines, mais si ces derniers ne vont pas jusqu’à la perte de connaissance, les conséquences seront normalement minimes. On pourrait dire que finalement, il faudrait une volonté d’aller au-delà de la perte de connaissance pour faire du mal à quelqu’un. Mais au sein du club, ce n’est pas le but recherché, bien au contraire. Au premier signe de mal être/malaise, il est important de le signaler à son partenaire pour que ce dernier relâche son étreinte. C’est aussi notre responsabilité d’analyser le comportement de la personne que l’on étrangle pour savoir se stopper soi-même. En tout cas, une chose à bien retenir serait de ne pas chercher la perte de connaissance. Si cette règle est respectée, on peut être plus serein sur sa pratique des étranglements.
“S’il y a perte de connaissance c’est qu’il y a anoxie cérébrale, et s’il y a anoxies cérébrales répétées tout au long de la vie, il y aura forcément des séquelles plus tard.” - athletesonthemat
En parlant de règles, il est important de rappeler que la pratique des étranglements au sein du club se fait aussi avec l’aide d’un corps enseignant formé. On a la chance de pratiquer avec des professeurs et assistants qui ont une bonne connaissance des risques liée à la pratique de l’étranglement. Ces derniers sont donc très vigilant à nous rappeler constamment les règles et veiller à ce qu’on les suive. C’est une des conditions nécessaires au bon déroulement de l’exercice. Et ces règles qui régissent le club sont là pour s’assurer qu’aucun drame ne peut arriver et sont une forme de contrat qu’en tant que pratiquant nous devons respecter. Elles sont le garant d’une pratique en toute sécurité, que ce soit pour nous envers autrui mais aussi pour autrui envers nous. Dans le cas présent, je parle des règles à respecter pour pratiquer les étranglements en toute sécurité, mais il est bon de rappeler que cela vaut aussi pour la pratique d'autres exercices (ex: projections, clefs, …). Donc avec un corps enseignant présent et conscient des risques, et des règles établies on a un cadre qui devrait permettre de se sentir un peu plus en confiance.

Il s’agit ensuite de se faire violence, il faut se lancer, le meilleur moyen de combattre ces craintes, dans le cas ici présent, est tout simplement de se lancer et faire l’exercice. Il n’y a qu’en pratiquant que l’on peut se rendre compte de ce que cela donne vraiment et de voir aussi sa propre réaction. Mais pour cela il faut se convaincre de le faire, il s’agit de mener un combat avec soi-même. Il y a cette crainte de pratiquer, de se mettre en position de faire quelque chose qui n’est pas dans sa nature. Dans ce cas, on peut déjà essayer de se rassurer, se dire qu’on va le faire dans un cadre prévu pour lequel je ne mettrais pas en danger le partenaire que j’aurais en face. Quand mon tour est arrivé, les premières fois ont été assez difficiles. Est-ce que j’ai bien suivi les instructions? Est-ce que mon partenaire va bien? Est-ce que cela fait de moi quelqu’un de mauvais? Avec le recul, je peux répondre à ces questions. Je suis un peu plus rassuré de devoir pratiquer les étranglements dans le cadre du club. Mais cela reste toujours pour moi quelque chose que je ne ferais pas de guetter de cœur et avec toujours une certaine appréhension. 

Sources :
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Auteur : Julien PIRES
Grade Présenté : Ceinture orange
Publication : Novembre 2023
Supervision  : Frédéric GARCIA



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