Le sujet de cette fiche SHIN porte sur la poésie guerrière, et plus particulièrement sur son influence dans les sociétés l’ayant produite. Pour mesurer ce rôle, il est tout d’abord important de vérifier ce que l’on entend par “poésie guerrière”...
“Les mots peuvent ressembler aux rayons X ; si l’on s’en sert convenablement, ils transpercent n’importe quoi.” Aldous HUXLEY
Présentation
Poésie est un nom féminin venu du grec poiêsis qui signifie création. Le Larousse la définit de plusieurs manières : poésie renvoie donc à la fois à “l’Art d’évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers”. Mais elle est aussi un “Ouvrage en vers, de peu d’étendue : poème”, tout comme “L’Art des vers particulier à un poète, à une nation, à une époque.” En Littérature, elle se définit comme “caractère de ce qui parle particulièrement à l’imagination, à la sensibilité.”
Enfin, la poésie possède en elle-même plusieurs genres, dont trois qui vont nous intéresser tout particulièrement : la poésie lyrique, la poésie épique, ou encore la poésie héroïque.
Guerrière est à la fois un adjectif et un nom. Il s'agit de la forme féminine du mot masculin “guerrier”. Toujours selon le Larousse, plusieurs définitions sont possibles. En littérature, l’adjectif guerrière signifie “relatif à la guerre, aux armes, comme les exploits guerriers.” Mais cela peut également vouloir dire “Qui a le goût de la guerre ; belliqueux. Le nom, lui renvoie à une “personne combative et énergique”, ou encore à une “personne qui a fait la guerre” (sens plutôt littéraire).
Lorsque la réflexion sur le sujet a commencé, trois sujets possibles sont apparus en lien avec la poésie guerrière. Il était possible de l’aborder par le prisme de la poésie dénonçant les horreurs de la guerre, avec un corpus de poèmes venus principalement des guerres du XXe siècle. Où alors, le prisme opposé, avec les textes glorifiant le guerrier et les conflits. Enfin, il était possible de décrire rapidement chacun de ces aspects et de comparer les mots et les tournures utilisées.
La réflexion porte finalement sur la seconde approche. Le but recherché ici n’est absolument pas de célébrer la guerre au travers d’une réflexion, mais d’étudier si cette volonté de glorification a réellement eu des effets sur les sociétés l’ayant pratiqué.
On va s’intéresser ici à la manière dont les poèmes guerriers ont pu être utilisés à des fins d’incitation à la guerre, afin de servir les buts des membres belliqueux des différentes sociétés. Ont-ils permis le recrutement des guerriers ? Est-ce qu’ils ont facilité l'acceptation de la mort des combattants ? Ou encore, est-ce qu’une glorification littéraire de la guerre a pu servir à la légitimer ? Est-ce que la célébration des conflits armés a pu légitimer la prise de pouvoir par des élites guerrières et la mise en place d’une société basée sur la force ?
Plusieurs cultures du monde entier ont créé de la poésie guerrière, et ce au-travers de différentes époques. Pour répondre à ces questions, il va donc falloir voyager à la fois dans l’espace et le temps.
La culture la plus ancienne qui sera mentionnée ici remonte au deuxième millénaire av. J-C. La société indienne a produit l’épopée du Mahabharata, rédigée entre les IIe et Ier millénaires av. J.-C. La culture la plus récente qui sera abordée sera la culture japonaise de l'époque Edo, au XVIIIe siècle.
En termes de géographie, cette étude va nous amener en Grèce, en France, en Scandinavie, en Italie, en Inde, En Perse et au Japon.
Cette diversité montre très bien que des sociétés sans forcément de liens entre elles, ou qui se sont au contraire influencées, ont développé une forme de littérature basée sur la thématique guerrière. Voyons maintenant les grands axes d'exploitation de ce genre littéraire.
I. Le guerrier honorable : modèle d’un homme idéal
Lorsqu’on parle de poésie guerrière, les premiers textes généralement évoqués sont l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Ces textes, probablement composés au VIIIe siècle av. J-C, mettent en avant les exploits guerriers d’hommes tels qu’Achille, Ménélas, Hector ou encore Ulysse. De manière assez paradoxale, ces guerriers légendaires s’accordent tous sur une chose : ils n’aiment pas la guerre, mais lorsqu’elle devient nécessaire, ils la font au maximum de leurs capacités par devoir ou honneur.
D’ailleurs, la principale qualité de ces héros est leur mesure, et lorsqu’ils transgressent la morale dans le feu des combats, leur action est immédiatement punie par les dieux mais également par leurs contemporains. L’Iliade raconte, par exemple, que dans le feu des combats contre Thèbes, le héro Tydée, pourtant favori de la déesse Athéna, est blessé à mort. Dans ses derniers moments, il s’emporte quelque peu, et aurait soit essayé de manger la cervelle de son adversaire, soit été trompé et l’aurait fait involontairement. Quoi qu’il en soit, la déesse, sur le point de lui offrir l’immortalité, se détourne de la scène et l’abandonne à son sort.
Cet aspect de l’homme idéal d’Homère nous donne à voir un modèle auquel s’identifient une partie des élites grecques des siècles suivants. Ce fait est notamment perceptible par la popularité des textes eux-mêmes durant l’Antiquité, et les nombreuses représentations de leurs héros dans les arts ayant survécu jusqu’à nous (statuaire, céramique et quelques peintures).
Or, Les textes d’Homère sont particulièrement remis à l’honneur durant la Renaissance en Europe, dans un contexte historique de guerres incessantes, qu’elles soient guerres de religion ou de territoire.
Par le développement de l’Humanisme, le bon dirigeant doit être comme Achille ou Hector : il ne doit pas chercher la guerre mais doit y exceller lorsqu’elle devient nécessaire. Et si les armées ne sont plus composées de chevaliers nobles mais d’hommes de métier, elles sont toujours financées en partie par la noblesse ou par des gouvernements instruits qui cherchent à légitimer leurs actions. En s’assimilant à un glorieux héros venus des poèmes guerriers du passé, les dirigeants pouvaient ainsi espérer légitimer leur conflit à venir et récolter les fonds et le soutien nécessaire.
Du côté des armées de métier, l’Italie notamment voit la naissance au XIIIème siècle de figures guerrières appelées condottiere qui, par leurs coups d’éclats militaires, accèdent peu à peu aux sphères politiques. La famille Visconti, devenue celle des ducs de Milan, commence son accession au pouvoir avec la figure de Jean Galéas. Celui-ci va chercher immédiatement à solidifier sa nouvelle dynastie. Pour ce faire, il a recours à la mythologie et fait remonter ses origines au poème épique de l'Enéide. Il se prétend descendant d’Anglo, fils d’Enée, le prince troyen survivant qui fondera la culture latine.
Néanmoins, il est important de rappeler que ces poèmes antiques sont redécouverts principalement par le biais de traductions du grec ou du latin, langues déjà mortes dans leur forme antique. Comme dans toute traduction, des biais se glissent par la compréhension des termes employés et par la polysémie de certains mots.
Or, durant le Moyen-Âge et les débuts de la Renaissance, les principaux centres du savoir et de la transmission sont les monastères chrétiens, parmi une population majoritairement analphabète. Les textes antiques survivants sont donc copiés et traduits par des moines. L’Eglise chrétienne, partisane d’une pacification des mœurs guerrières de l’Europe, diffuse alors ces épopées dans un contexte d’enrichissement intellectuel des élites, mais les adapte à la morale chrétienne.
On redécouvre des figures comme Hector ou encore Alexandre le Grand, et on loue leurs vertus chrétiennes avant l’heure. Ainsi, ces héros sont dotés de valeurs de l’Europe de la Renaissance, telles que la compassion, la justice, la mesure… Alors que ces qualités ne sont pas forcément les mêmes que celles de cités-états de Grèce de l’Antiquité. Par exemple, dans l’Odyssé, il n’est pas question de pardonner aux ennemis et de les épargner, comme le dicte pourtant la morale chrétienne. Les poèmes sont donc adaptés et remaniés avant d’être employés comme modèle par les élites.
Aujourd’hui encore, les grands noms des épopées font partie de la culture générale des sociétés occidentales et de nombreux romans, films à succès ou encore chansons mettent en avant les vies de ces héros du premier millénaire avant notre ère. On peut citer, entre (très) nombreux exemples, la récupération par les franchises de Comics Marvel et DC des figures mythologiques. Ces récupérations sont parfois en citation directe comme le panthéon grec au complet de Marvel, ou faites de manière détournée comme le cas de Wonder Woman chez DC, fille de Zeus comme les plus grands héros, mais adaptée à son époque de création afin que les lecteurs et lectrices s’y identifient et s’y raccrochent plus facilement.
La poésie contemporaine s’inspire également toujours de ces figures, comme le montre les recueils de poèmes de l’auteur Nikita Gill, dont le poème Your Strenght évoque un combat intérieur prenant comme source d’inspiration les épreuves vécues par le héros Achille. De manière plus générale, les poèmes contemporains évoquant les figures mythologiques se concentrent davantage sur leurs aspects plus “humains” et sur leurs luttes intérieures. Ils sont ainsi plus accessibles et faciles à assimiler dans une société beaucoup moins guerrière que celle les ayant vu naître.
Néanmoins, la mythologie grecque et les poèmes antiques sont loin d’être les seules sources d’inspirations de la poésie guerrière.
Si on reste en Europe, la période médiévale est traversée par des conflits incessants mais de nombreuses cours européennes encouragent en parallèle le développement de la littérature et de la poésie chantée. Le nom le plus connu aujourd’hui est celui du poète Chrétien de Troye, auteur du XIIème siècle à la cour de Champagne. Il est l’auteur de la série de romans sur les chevaliers de la table ronde, et considéré aujourd’hui comme l’un des auteurs clés dans l’élaboration du mythe arthurien.
Mais, dans le cas de la poésie guerrière, il est surtout connu pour avoir appartenu au genre littéraire des romans d’amour courtois. Ses textes mettent en avant les élites guerrières de l’époque et les valeurs dans lesquelles elles veulent se retrouver : l’honneur, la galanterie et la fidélité à la parole donnée. Ce respect de la parole donnée est alors vital dans la société médiévale reposant sur les serments de vassalité.
Au contraire, le chevalier Yvain, lui, oublie la promesse faite à sa dame et, pour la reconquérir, doit affronter de nombreuses épreuves guerrières qui prouvent sa valeur et son sens de la justice. La dernière épreuve le confronte à honorer la parole donnée, épreuve qu’il réussit, avant de pouvoir revenir ensuite à sa dame.
Les deux romans poétiques ont étés beaucoup chantés dans les cours européennes, palliant à l'illettrisme de certaines élites et leur proposant des modèles à suivre. Or, cette noblesse guerrière avait un pouvoir considérable sur leurs terres, et les combats incessants entre eux pouvaient ravager des régions entières. Afin de poser des limites aux exactions, le modèle d’un chevalier idéal très chrétien et juste s’est imposé. Les élites avaient d’autant plus intérêt à s’y conformer que les réputations se faisaient en partie par le biais des troubadours et trouvères qui voyageaient d’une cour à l’autre, chantant les exploits mythiques et historiques mais aussi les nouvelles du royaume.
Ces poètes itinérants appartenaient à une époque ou les tournois et joutes étaient à leur apogée et où l’exploit guerrier ne se limitait pas au seul champ de bataille. La figure du héros individuel était donc d’autant plus facile à prendre comme modèle. Ces manifestations collectives étaient aussi un moyen pour les jeunes chevaliers à peine adoubés de se faire un nom et d’attirer l’attention de riches et puissants suzerains. Ils pouvaient donc rêver de se faire un nom grâce à leur force ou puissance seule, qualités vantés dans les récits racontés et valorisés dans la société. La guerre devenait alors un moyen d’ascension sociale acceptable et largement valorisé, et les troubadours itinérants l’un des meilleur moyen de diffuser sa réputation pour attirer l’attention et la protection d’un seigneur important.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que les tournois sont interdits par l'Église chrétienne dès le XIIème siècle en raison des morts fréquentes durant l'événement. Mais l’appel de la renommée individuelle et de l’argent rapporté fait qu’il faudra attendre le siècle suivant et le roi Saint-Louis pour qu’ils soient interdits officiellement en France et évoluent en joute, avec des armes émoussées. Les nobles continuent à écouter les ballades guerrières et à lire les romans de chevalerie jusqu’à la Renaissance. D’ailleurs le roi François Ier de France sera l’un des jouteurs les plus renommés de son époque, se rêvant en chevalier idéal courtois, juste, valeureux et galant.
Le chevalier errant, couvert de gloire et de richesse devient un modèle parfait mais surtout inatteignable à cause des évolutions sociales.
Ces exemples montrent que certaines sociétés, dominées par des figures guerrières, ont porté aux nues le modèle du héros guerrier. Ce modèle a servi de source d’inspiration et trahit une volonté d’héroïsme chez ces élites, ainsi que celle de laisser une trace dans l’histoire. Pour ce faire, l’emploi de la littérature poétique montre le besoin de laisser une trace pérenne, mais également la place importante jouée par les mots dans ces sociétés.
II. Le verbe et l’épée : reflet d’une société qui valorise les mots comme les armes
Si les armes ont été un facteur déterminant dans les rapports de force, certaines cultures, décrites comme “guerrières”, ont également accordé une grande importance aux mots.
Wiegraf Folles, personnage du jeu vidéo vidéo Final Fantasy Tactics, déclare une phrase qui résume assez bien l’idée de cette partie : “Un stylo n’est pas moins puissant qu’une épée. Un stylo ne livre pas de bataille, pas plus qu'une épée ne fait de poésie. Mais puissante est la main qui sait quand choisir un stylo, ou quand prendre l’épée.”
Citons le cas de la culture dite “viking”. On parle ici de navigateurs et marchands issus des pays scandinaves et ayant mené des expéditions maritimes, suivies ou non de pillages, sur les mers entre le VIIIe et le XIe siècle. Dans l’imagerie populaire actuelle, on en fait des guerriers redoutables et sanguinaires, sans beaucoup de raffinement sinon leur mythologie. Outre le fait que cette image est largement exagérée et erronée, il convient de s’intéresser à deux aspects de leur culture qui rejoignent notre sujet de poésie guerrière.
D’un point de vue mythologique, les scandinaves possèdent un dieu de la poésie appelé Bragi. Il est surtout mentionné par Snorri dans son Edda poétique. Il y est le dieu de la verve, et l’inventeur de la poésie. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il est l’époux d’Idunn, déesse gardienne des pommes d’éternelle jeunesse. Faut-il alors tirer un parallèle entre l’éternité et la poésie comme couple allant toujours de pair ?
Toutefois, la figure de Bragi n’est que peu attesté et l’auteur Régis Boyer propose une théorie intéressante. Le dieu Odin, divinité majeure du panthéon nordique, est le patron de la victoire, la ruse, la magie mais également des poètes et de la guerre dans une moindre mesure. Bragi pourrait alors n’être qu’un des noms d’Odin.
La majorité des chercheurs font en revanche de Bragi le fils d’Odin. Mais sa légende est très incomplète et Bragi est possiblement accusé par Loki d’avoir assassiné le frère de son épouse. Or, nous n’avons retrouvé aucune trace d’un possible frère à la déesse, ni d’un Bragi meurtrier.
On retrouve dans tous les cas le lien direct entre le dieu de la guerre et celui de la poésie, indiquant que la culture scandinave lie étroitement les deux. Comme exemple, on peut citer de très nombreux mythes durant lesquels Odin se tire de situations périlleuses ou problématiques grâce à sa ruse, bien plus que par sa force. C’est bien souvent par la parole et l’éloquence qu’il résout les épreuves.
Néanmoins, il est vital de se souvenir que les textes mythologiques de type Edda sont rédigés à une époque où la christianisation a déjà bien progressé en Scandinavie. Les textes pré-chrétiens sont excessivement rares et l’on n’a conservé qu’une version largement incomplète de ces mythes, déjà emprunts de thèmes chrétiens. Snorri lui-même est baigné des deux cultures et finira par rédiger ses Eddas dans un monastère chrétien.
D’un point de vue historique, si l’on a retrouvé très peu de sources écrites datant de leur période d’influence, les mythes et les auteurs postérieurs mentionnent la pratique nordique de “Flyter”. Ce mot signifie un échange oral d’insultes, le plus souvent faites en vers. On pourrait le traduire en français par “joute orale” ou "l'art de l’insulte”.
Dans l’Edda poétique de Snorri, datée environ du Xe siècle de notre ère, le poème Lokesanna mentionne Loki en train d’insulter artistiquement tous les autres dieux d’Asgard. Les insultes qu’il leur adresse tournent autour de la lâcheté au combat, comme envers le dieu des poètes : “Dans votre siège vous êtes brave mais point autant en actes / Vous Bragi l'ornement des bancs !”[1]. Les insultes ont également pour sujet la morale et la sexualité des dieux présents devant lui. Les dieux lui rendent d’ailleurs la pareille et le texte se présente sous la forme de vers toujours plus rabaissants.
Toutes les rancoeurs accumulées entre les protagonistes sont exposées et les secrets jusque-là cachés sont mis à nu. Ce passage de flyter ramène les dieux à leurs actes les plus rabaissants et mesquins et leur permet de se juger entre eux. La poésie prend alors ici une fonction de dénonciation qui met en place les évènements nécessaires à la fin du monde, le Ragnarok.
Cet art évoqué dans les mythes a réellement existé dans les sociétés les ayant produits. Dans les pays de culture influencée par le passage et l'installation de ces peuples scandinaves, la pratique de flyter reste d'actualité jusqu'au XVe siècle. On en trouve des exemples en Angleterre et en Écosse dans les cours royales. Les bardes itinérants pouvaient s'affronter lors de joutes orales pour le plaisir des souverains et de leurs invités. Le but est d’être le plus vicieux et extravagant afin de remporter la victoire. Les juges sont les rois et l’assistance. Le plus souvent, les poètes pratiquant le “flyter” n’ont pas de réel ressentiment entre eux et expriment même leur respect professionnel pour leurs adversaires.
Le rôle de flyter dans les cours anglo-saxonnes pourrait tirer son origine des bardes invectivant ou produisant des pamphlets sur les seigneurs les ayant mal traités. Comme dans le cas des troubadours ou trouvères mentionnés plus haut, l’enjeu pour ces seigneurs tenait à leur réputation envers leurs pairs. Ainsi, au XVe et XVIe siècle, les souverains écossais transforment les joutes de flyting en divertissement public entre deux poètes expérimentés, un peu sur le modèle des compétitions sportives entre athlètes entraînés.
La pratique de l’insulte artistique n’est d’ailleurs pas limitée aux viking, et on en trouve des traces dans les poèmes arabes appelés naqa’id, ou encore au Japon sous la forme de haikai (forme plus vulgaire du Haiku).
Dans la forme arabe, ces échanges se faisaient beaucoup dans la période pré-islamique entre tribus. Cory Alan Jorgensen, dans un essai daté de 2012[2], mentionne que ces combats verbaux ont pu remplacer une lutte armée pour la suprématie sur un territoire.
Il semble donc que la violence verbale ait été importante dans plusieurs cultures, parfois au sein d'un même groupe social. Dans ce cas, on peut envisager qu'elle ait servi à désamorcer un conflit plus sanglant et ait ainsi aidé à préserver l'unité du groupe. Cette rancœur ou violence, exprimée dans un cadre fixé et contrôlé, serait alors nécessaire et encouragée pour la survie du groupe sur le long terme.
On peut également envisager qu’un seigneur demande explicitement à un barde de composer des poèmes exagérés mais vraisemblables sur sa gloire et ses exploits militaires afin de décourager d’éventuels adversaires et donc de gagner par la ruse.
Durant la période Edo, entre 1603 et 1868, le Japon développe également de nouveaux traits de culture. Durant les périodes précédentes, les seigneurs s’étaient déchirés dans de multiples conflits et les seigneurs de guerre “shogun”, avaient perdu une énorme partie de leur pouvoir. Avec l’avènement de Tokugawa Iegasu, les shogun retrouvent leur puissance et musellent les grandes familles guerrières en les forçant à se plier à des règles communes, et surtout en prenant leur familles en otage à Edo (actuelle Tokyo).
Durant les temps de paix, on les incite à développer des arts plus calmes, comme l’Ikebana, la cérémonie du thé ou encore la calligraphie. Les guerriers se rapprochent du raffinement de la cour impériale de Kyoto. Ils conservent leur rang par l’étalage du luxe et la maîtrise du commerce. Ainsi, de grandes écoles de peintures voient le jour, patronnées par des seigneurs militaires. En parallèle, de nouvelles écoles d’arts martiaux voient le jour, liées à la nouvelle organisation sociale.
Les arts martiaux se développent à présent dans un contexte urbain, sans une volonté systématique de tuer mais plutôt de maîtriser, selon les lois et la justice. Enfin, changement majeur, les armures s’allègent et offrent davantage de points faibles. Les guerriers apprennent alors de nouvelles armes plus adaptées, comme la canne, le bâton [3]…
Un homme va résumer toute la pensée de cette époque. Il s’agit de maître Sokon Matsumura. Né à la toute fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe, il était membre de la noblesse d’Okinawa. Inspiré par les arts martiaux chinois, notamment le Shaolin, on le connaît aujourd’hui comme le fondateur du Karaté shōrin-ryū, puis au Shotokan qui donnera ensuite le Wado-ryu.
Dans son premier écrit sur ce karaté, Matsumura parle de “Bun Bu Ichi”, ou l’idée que les arts martiaux et les arts culturels ne font qu’un. Le texte, rédigé à la fin de cette époque d’Edo, montre très bien les mutations subies par la classe guerrière du Japon. A présent, pour être reconnu de ses pairs, le guerrier doit à présent être civil et soutenir, sinon pratiquer lui-même les arts traditionnels. Les références au passé, comme les poèmes de la cour de Heian, se multiplient dans les arts. De même, il doit continuer à pratiquer les arts martiaux mais les écoles se spécialisent dans une arme ou une sélection d’armes pour les maîtriser le mieux possible.
Chez les grecs, puis les macédoniens plus tard, les grands stratèges militaires sont le plus souvent éduqués à la fois aux arts guerriers et aux enseignements philosophiques. On leur fait étudier la musique, les poèmes épiques et la littérature contemporaine. Ainsi, les intellectuels grecs influents sont parfois nommés stratèges (équivalent de général militaire) comme le fut l’historien Thucydide d’Athènes. Ce dernier porte un regard critique sur sa société, il cite même un roi spartiate avec lequel il est d’accord : “Une nation qui fait une grande distinction entre ses érudits et ses guerriers verra ses réflexions faites par des lâches et ses combats menés par des imbéciles.”
Cette tirade montre très bien que la dimension de force militaire, si elle est importante, est indissociable de la culture et de l'intelligence. Cette manière de penser va se conserver au moins jusqu’au IVe siècle, et la Macédoine, pays qui a soumis les cités grecques (sauf Sparte), reprendra cette philosophie. Le célébrissime roi de Macédoine Alexandre le Grand, ayant vécu entre 356 et 323 av. J.-C., sera d'ailleurs élevé par Aristote le philosophe grec. Ce dernier lui fait apprendre l'Iliade et Odyssée, les grandes épopées classiques.
Le jeune prince, qui deviendra de son vivant une légende, se rêve en second Achille. Il cite plusieurs passages des textes par cœur et s'identifie à son modèle (jusque dans ses crises de fureur remplies de démesure). Il rêve de gloire et se lance dans une vague de conquête effréné qui le mènera jusqu'en Inde avant sa mort à Babylone à seulement 32 ans.
En plus de son intérêt pour la guerre, Alexandre a montré toute sa vie, selon ses chroniqueurs, un intérêt pour le théâtre et la philosophie. Même durant sa campagne en Asie, le roi se faisait jouer ou livrer les derniers textes à la mode. On notera tout de même qu'Alexandre n'avait visiblement pas la patience nécessaire pour livrer ses combats par le verbe.
Néanmoins, cet exemple montre l'influence qu'a eu sur lui la poésie épique et qui a servi à légitimer à ses yeux la violence qu'il a entraîné avec lui jusqu'en Inde. En se réclamant d’Achille, il va mobiliser une immense armée qui le suivra durant dix ans. Toutefois, cette légitimation du conflit par les textes ne sera pas suffisante, et après la défaite en Inde, Alexandre sera forcé par ses hommes à rentrer au pays. Il ne reverra d’ailleurs jamais la Macédoine, rattrapé par la maladie (plus difficile à combattre à l’épée) à Babylone.
Durant cette fiche shin, nous nous sommes beaucoup intéressés aux traits culturels mais peu aux poètes pour eux-mêmes. Or, certains guerriers ont été des poètes reconnus et célébrés par leurs contemporains.
Quelle que soit la culture, ces poètes également guerriers n’évoquent pas uniquement les combats dans leurs œuvres. Des sujets assez divers s’y mêlent, comme la quête de l’amour, sur le passage du temps ou encore sur l’exil et la nature.
Le premier exemple choisi est celui de Charles d’Orléans, prince de France ayant vécu entre 1394 et 1465. Chevalier vivant durant la guerre de Cent Ans, il est fait prisonnier en 1415 à Azincourt et envoyé en captivité en Angleterre pendant vingt-cinq ans. Durant cette captivité, cet homme très cultivé grâce à l’éducation de ses parents mécènes, va écrire à la fois des poèmes, des chansons et des ballades.
Son œuvre la plus connue en France aujourd’hui est le poème “Le Temps a laissé son manteau”, poème évoquant le passage du temps et l’arrivée du printemps. Presque dix de ses poèmes évoquent directement le passage des saisons dans leur titre. Pour un homme emprisonné dans des conditions assez favorables, l’observation de la nature et du passage du temps est un sujet qui n’étonne pas.
Son œuvre présente également beaucoup de références à ses émotions, comme la mélancolie, la tristesse et l’impression de voir filer sa jeunesse. Encore une fois, ces sujets étaient attendus d’un prisonnier dont la captivité, on le rappelle, a duré vingt-cinq ans.
Enfin, le dernier sujet mais celui le plus évoqué dans ses poèmes : l’amour. Sur trente-six poèmes, quinze traitent soit d’une “elle” soit de l’amour lui-même. Le sujet de ces poèmes est très probablement sa deuxième épouse, Bonne d’Armagnac, avec qui il n’aura pas d’enfants puisqu’ils ne sont mariés que peu de temps avant sa captivité. De plus, elle meurt cinq ans avant sa libération. Plusieurs poèmes traitent d’ailleurs de sa douleur d’avoir perdu sa dame.
On notera surtout une absence presque totale de la thématique guerrière dans son œuvre. Le seul poème mentionnant explicitement la guerre, En regardant vers le pays de France, dit même “ Je hais guerre, point ne la dois priser”[4], puisque ce conflit l’éloignera longtemps de chez lui et de son épouse.
Ce prince ne glorifie donc pas la guerre malgré son rang de chevalier, et une fois sa rançon versée et son retour en France, il épousera Marie de Clèves, elle-même poétesse. C’est d’ailleurs cette dernière qui fera éditer les poèmes de son époux. Le couple va ensuite s’entourer d’une cour d'intellectuels et leur cercle va devenir celui de tous les grands esprits de leur temps.
Cette haine de la guerre ne l'empêchera pas de mener au moins une excursion militaire à son retour en France. En ça, même si son œuvre ne glorifie pas le combat, sa philosophie de vie personnelle rappelle celle des grecs de l'Iliade.
La culture judéo-chrétienne n’est pas exempte de ses guerriers poètes non plus. On citera l’exemple du roi David. Mentionné dans l’Ancien Testament, et plus précisément dans les deux livres de Samuel et dans le Livre des rois, David est un jeune berger choisi par Dieu pour reprendre le royaume d’Israël. Or, s’il est décrit comme un guerrier, affrontant les Philistins, dont le géant Goliath, ce n’est pas tout. Il est également présenté comme un poète ami des arts, et l’auteur de soixante-treize psaumes (des prières en poésie et mises en musique).
La figure de David est mise en avant pour son rôle dans la liturgie chrétienne et juive, puisque ces psaumes sont toujours utilisés aujourd’hui dans les deux cultes. Dans les deux cas, le roi devient un héros libérateur mais aussi un homme pieu et dévoué à son Dieu. Selon le texte biblique, l’intégralité des poèmes de David sont de sujets religieux et son œuvre entière est un acte de piété.
Encore une fois, il faut toutefois prendre en compte le contexte de transmission de cette histoire. La figure de David est majoritairement légendaire et son histoire est véhiculée par les élites religieuses. Il est un manifeste des valeurs reconnues et encouragées par le courant religieux l’ayant vu naître. Les preuves archéologiques, elles, sont au mieux lacunaires, au pire inexistantes.
Néanmoins, l’héritage de ce David biblique sera fort, et la monarchie française va s’en inspirer. de très nombreux artistes vont le représenter à partir du Moyen-Âge et ce jusqu’au XXe siècle. Soit en guerrier triomphant soit en sage rédacteur, parfois accompagné de sa harpe, David va même devenir le symbole de la ville de Florence, petite cité républicaine résistant aux grandes puissances européennes monarchiques au XVe siècle.
Il deviendra également l’un des neuf Preux, sorte de recueil des figures marquantes païennes, chrétiennes et juives revisitées avec des valeurs proches des sociétés européennes du XIVe siècle. Ces figures étaient extrêmement faciles à retenir et elles ont été très populaires jusqu’à l’époque moderne. On y retrouve notamment Alexandre le Grand, païen, Charlemagne et le roi Arthur.
David est aussi, depuis le roi Charles VIII de Valois, sur les cartes à jouer en tant que roi de pique aux côtés d’Alexandre le Grand, Jules César et Charlemagne.
Au Japon, le XVIIe siècle voit l'émergence de la figure de Matsuo Basho, de son vrai nom Matsuo Kinsaku ou Matsuo Munefusa. Ce poète japonais naît dans une famille d’anciens guerriers nobles reconvertis dans l’agriculture. Malgré ses origines, Basho ne se tourne pas vers une carrière militaire mais vers la littérature. Il est connu aujourd’hui comme le fondateur du Haïku.
Le Haïku est un poème très court japonais qui célèbre la nature éphémère des choses et l'impression des poètes. Ils représentent un moment précis, un instantané. Les Haïku sont rattachés à une saison le plus souvent.
Les œuvres de Bashô renvoient beaucoup à la nature, à son émerveillement face à elle, et au passage du temps. On peut citer comme exemple ce Haïku : “Sur un sentier de montagne / où quelque chose pourrait vous charmer / une violette sauvage”.
Or, au moins un de ses poèmes évoque clairement la guerre : “Herbes de l'été. / Des valeureux guerriers / La trace d'un songe.” Ce Haïku a été écrit, selon la légende, alors qu’il passait devant le château de Fujiwara no Motonari ou est mort le guerrier Minamoto no Yoshitsune en 1189. Dans les années 1660, il ne reste rien de cette bataille sinon des herbes d’été. Le poète s'émerveille sur la nature ayant recouvert toute trace de cet événement majeur de l’histoire japonaise.
La figure de Matsuo Basho est presque vénérée au Japon aujourd’hui et son œuvre poétique est reprise et adaptée par énormément de poètes jusqu’au XXIe siècle. De nombreuses écoles de Haïku voient le jour jusqu’à aujourd’hui, respectant plus ou moins les règles de base posées par les fondateurs.
Peu de Haïku classiques renvoient à la guerre mais les plus récents se chargent parfois de militantisme pour différentes causes.
Ces grands poètes passés à la postérité nous montrent également que la force n’est pas le seul moyen de laisser une trace dans l’histoire. Le verbe est même parfois bien plus efficace et si les hommes passent, les mots restent.
III. Le poème épique : échelle vers l’immortalité. Inscription dans la mémoire collective.
Comme montré précédemment, les motivations des hommes ont très souvent tendance à laisser une trace de leur passage, à se hisser dans les légendes afin que leur nom soit conservé.
La force et les exploits guerriers ont été employés dans les sociétés accordant une importance capitale à la guerre. Qu’elle ait été menée pour des raisons de survie du groupe (ressources, expansion…) ou à des fins de gloire et d’honneur, le conflit et les exploits réalisés les armes à la main se sont transmis de génération en génération afin de motiver les jeunes générations en leur donnant des modèles auxquels aspirer. La reproduction sociale se faisait donc grâce aux écrits en partie. La poésie épique en a été un vecteur particulièrement important car facile à transmettre par oral.
Le poète contemporain Atticus le résume assez bien : “Chaque poète a la modeste ambition que ses mots vivent pour l’éternité.”
Mais cette poésie épique, bourrée de modèles aux valeurs idéales et souvent chargée de fantastique, montre également une idée sous-jacente : La réalité ne suffit pas. Elle ne fait pas rêver, ne donne pas envie de s’engager dans les guerres. La fiction, qu’elle soit poétique ou romancée, offre la possibilité d’un monde qui peut être idéal, là où les héros triomphent de tous les obstacles et se voient offrir une juste rétribution à la fin de leurs épreuves.
C’est loin de la réalité, surtout celle des sociétés qui mettent de côté leurs anciens combattants blessés et les laissent souvent finir à mendier dans les rues, après avoir été estropiés dans les conflits. La fiction tait également la réalité des exactions commises sur les populations, la violence crue dans les vrais conflits et les traumatismes chez les combattants. Aucun texte poétique connu n’aborde le syndrôme post-traumatique subi par les chevaliers de retour de croisade par exemple. Pourtant, certains terminaient catatoniques d’entendre deux pièces de métal frappés l’une contre l’autre.[5]
La fiction, au contraire, vous vante des héros prenant une “retraite” bien méritée après leurs exploits et vivant dans le calme et l'opulence en récompense. Ainsi, la poésie a pû être employée, lue ou jouée, pour impressionner les jeunes hommes et lever des armées en leur cachant la réalité de ce qui les attendait. On leur promettait gloire et argent, respect et force.
Pourtant, malgré des exploits guerriers bien réels accomplis, les sociétés éprouvent encore le besoin de les enjoliver, les remanier pour en faire des modèles parfaits et inatteignables. La légende qui survit dans les poèmes n’a souvent qu’une minuscule part commune avec l’homme qui l’a faite naître.
Si l’on a probablement eu un guerrier dont le nom a été proche d’Achille durant l’époque de la guerre de Troie historique, ce dernier n’a sans doute pas été le fils d’une déesse, n’a probablement pas été plongé dans une rivière mythique pour devenir presque invulnérable, et n’a presque certainement pas combattu un dieu fleuve sous les murailles de la ville. Mais la légende qui l’entoure, acceptée depuis le Moyen-Âge comme une fiction, mêle le vraisemblable au merveilleux. Ses exploits ne pourront jamais être égalés par des hommes, il devient donc un surhomme, presque un super héros auquel se raccrocher.
Il ne faut pas oublier que les grands récits guerriers sont transmis de bouche à oreille pour certains, embellis de génération en génération, jusqu’à ce que quelqu’un ne la mette par écrit. Les faits se transforment, chacun y ajoute une exagération ou une approximation, et le récit écrit a perdu une grande partie de sa véracité.
Si l’on reprend la guerre de Troie, la ville archéologique a été détruite, vraisemblablement au XIIIe siècle av. J.- C. par des mycéniens. Or, le poète Homère semble avoir vécu au Xe siècle av. J. - C. En trois siècles, les faits ont largement pu se déformer…
La fiction devient plus belle que la réalité, les poèmes épiques chantés sur le sujet ne cessent de transformer les faits. Finalement, les mycéniens deviennent des grecs venus venger l’enlèvement de la plus belle de leur femme, ils viennent détruire la cité aux valeurs éloignée des leurs et affirmer leur supériorité sur l’Asie.
Comme le dit Atticus “Les chansons vivent plus longtemps que les royaumes.” C’est également le cas des poèmes qui survivent à leurs héros et les transforment, inscrivant leur nom mais pas leur personne dans l’éternité.
La poésie guerrière est également utilisée à des fins politiques, cela a déjà été discuté plus tôt. Le modèle social basé sur la force et l'oppression peut se montrer légitimé par les écrits et les récits chantés dans les lieux communs. Un groupe d’individus peut également se trouver mis en valeur et ainsi légitimer leur domination sur un groupe au nom de leur hauts-faits et/ou ceux de leurs ancêtres célèbres.
On le voit par exemple dans la société indienne. Certains chercheurs évoquent le VIIIe siècle pour le développement du système de castes. Celui-ci est en premier lieu porté par les prêtres ou brahmans et se diffuse très lentement dans les sociétés du sous-continent. D’autres pointent le XIXe siècle et la colonisation anglaise qui renforcera ce modèle. Toujours est-il qu’il s’agit d’un système qui n’est pas aussi absolu que l’époque actuelle peut le croire, et il a surtout résulté de la vision de certains brahmans pour une société idéale.
Néanmoins, ce système de caste se retrouve dans le plus long poème du monde, l’épopée héroïque indienne du Mahabharata. Ce poème a probablement été créé durant la période védique (IIe - Ier millénaire av. J.-C.) mais les spécialistes parlent d'œuvre remaniée jusqu’au VIe siècle de notre ère. Il s’agit d’un texte sacré de l'hindouisme qui connaît de très nombreuses variantes et interprétations. Dans ce texte, qui relate la fin d’une ère cosmique et le début de notre ère, plusieurs personnages de très haute naissance s’affrontent avec des brahmans et des hommes aux origines plus modestes.
Sur ce sujet, le héros Arjuna mentionne dans le Bhagavadgita (chant du bienheureux), sa crainte du mélange des castes par mariage mixte. Qu’un Kshatriya, guerrier noble, reconnu pour sa vertu, voit l’effondrement de ce système de caste comme annonciateur de chaos et désordre permet de légitimer cette vision auprès des élites dirigeantes, et, par leur biais, au reste de la population. Les guerriers nobles sont vus aussi importants que les prêtres et les deux castes dirigent la société ensemble.
Or, Les rédacteurs de l’épopée, principalement originaires d’Inde du Nord, étaient membres des brahmans et donc favorables à cette organisation sociale. En glorifiant des hommes issus de ces classes, en faisant apprendre leurs noms à des générations d'hindouistes, ils ancrent leur modèle dans les mentalités.
Même l’un des héros les plus populaires, le roi Karna, se voit moqué et refuser les honneurs parce qu’il a été élevé par un conducteur de char. Il n’est donc pas un Kshatriya, caste des guerriers nobles, même s’il parvient à monter sur un trône grâce à la faveur d’un autre roi. Or, à la fin de sa vie, il apprend qu’il était en réalité le fils du dieu solaire, Surya, et d’une reine, Kunti. Tous les actes glorieux qu’il a effectués au cours de sa vie pour sortir de sa caste ont en réalité servi à montrer sa vraie naissance.
Sur l’aspect purement guerrier du poème, le Bhagavadgita relate en fait les enseignements de Krishna, huitième avatar du dieu Vishnou, à Arjuna. Le héros, à la veille d’une grande guerre entre deux branches de sa famille pour le trône, se pose la question de la moralité du conflit et se remet en question. Le dieu incarné écoute et conseille Arjuna, lui rappelant notamment son devoir sacré de guerrier mais aussi de croyant soumis à la loi universelle. Le destin, selon la pensée hindoue, est tracé. Celui d’Arjuna et son clan est de mettre fin à une ère cosmique et d’en commencer une nouvelle. Il se doit de se battre lorsque c’est nécessaire, avec toute sa force, mais dans l’honneur.
Le texte, fondateur dans la pensée hindouiste, permet de légitimer les guerres que se livrent régulièrement les seigneurs indiens : ils sont de la caste des guerriers et la loi divine leur impose de maintenir leur rôle dans l’ordre cosmique. Ce précepte est d’autant plus important que l'hindouisme repose sur le principe de réincarnation : Krishna révèle à Arjuna que seul les corps terrestres de ses ennemis vont mourir, leurs âmes, elles, sont éternelles et reviendront, libérés du cercle de haine. Chacun recevra dans sa vie prochaine les fruits de ses bonnes actions, et les conséquences de ses mauvaises. C’est le principe de karma. Selon la doctrine, la guerre ne détruit donc pas les humains mais les libère malgré les horreurs qu’elle engendre. Les héros sont donc d’autant plus autorisés à se faire un nom éternel pour leurs exploits guerriers.
Néanmoins, la guerre est régie par des lois et des codes de l’honneur qu’un bon kshatriya se doit de respecter. Dans le Mahabharata, certaines règles sont explicitées. Tout d’abord, la guerre est motivée par l’honneur et pas l’appât du gain, ensuite les textes préconisent de traiter les vaincus avec humanité. La guerre ne peut toucher que des endroits ou bâtiments stratégiques, et les villes ne doivent pas être mises à sac. De même, les champs ou temples sont proscrits pour les combats. Dans le feu des combats, les armes dissimulées sont vues comme un déshonneur et il est interdit de tuer un homme sans défense, qui fuit ou qui se rend. Règle intéressante également : seul un roi peut tuer un autre roi.[6]
Dans le Mahabharata, ces règles sont respectées dans les premiers jours de la bataille finale, mais progressivement, des techniques interdites sont employées (dont les assassinats de nuit et la mise à mort d'ennemis sans défense). Cette perte des codes de la caste Kshatriya évoque l’horreur chez le lecteur ou l’auditeur et montre l’importance de ces principes dans la société indienne. Les grands héros eux-mêmes ne sont pas exempts de fautes durant ce conflit, et même l’avatar du dieu Vishnou est maudit par une reine pour avoir autorisé cette guerre alors que sa nature divine lui aurait permis de l’arrêter.
Or, le Mahabharata est aujourd’hui l’une des épopées les plus lues du monde et les noms des héros sont toujours vénérés, leurs exploits gravés sur les temples ou joués au théâtre, au cinéma… Leurs exploits collectifs sont entrés dans la légende et sont des modèles pour tous les seigneurs ou Kshatriya indiens. Beaucoup ont sans doute rêvé d’inscrire leurs noms dans une épopée aussi glorieuse de leur vivant.
On citera par exemple le roi Prithivîrâja Châhumâna III[7], ayant vécu entre 1149 et 1192. Connu pour ses nombreux conflits avec les autres rois indiens, il a également laissé son nom dans le recueil de poèmes Prithviraj Raso, écrit par Chand Bardai. Le roi y est décrit comme un grand romantique qui a enlevé son épouse, fille d’un roi rival. Sur le plan guerrier, il a laissé son nom à la postérité en combattant la dynastie musulmane des Ghourides, en tant que dernier souverain hindou de Delhi. Il parvient à défaire les armées ennemies à la bataille de Taraori en 1191, haut fait militaire largement célébré, mais sera vaincu en 1192 et tué avec ses généraux par les conquérants. Sa légende en fait le chevalier rajput ou le Kshatriya idéal de l’Inde médiévale.
Néanmoins, ces histoires idéales et les sociétés promues par ces poèmes ne doivent pas faire oublier que l’Histoire, souvent parvenue jusqu’à nous, est écrite par les vainqueurs. Il est vital de toujours s’intéresser aux deux camps opposés et de prendre du recul par rapport aux sources de l’époque et postérieures qui décrivent un évènement.
Il est assez simple de s’en rendre compte. Nous avons l’Iliade, donnant le point de vue grec sur le conflit, qui fait la part belle aux cités de la péninsule même si certains troyens sont mis à l’honneur. En revanche, il ne nous reste aucune épopée écrite par les Troyens pour documenter une invasion de grande ampleur. La raison la plus évidente étant la destruction totale de la cité et son oubli.
Nous n’avons également aucun texte persan qui critique la figure d’Alexandre le Grand. Sa conquête est assimilée et même dans le Shah Nameh ou livre des rois, roman poétique fondateur de l’histoire persane, il prend le nom de Iskandar et est célébré comme une figure modèle, un savant de renom ayant dialogué avec un arbre mythique persan, l’arbre waq-waq, qui lui annonce sa mort prochaine loin de son pays…
Le texte, dans sa version rédigée par Ferdowsi, est très éloigné de la réalité et reprend en quasi-totalité l'œuvre d’un auteur égyptien appelé le Pseudo-Callisthène. Callisthène, lui, était le biographe officiel d’Alexandre le Grand. Le sentiment perse de l’époque face à cette vague héllénistique ne nous est pas parvenu.
Ces textes nous font prendre conscience de l’importance de laisser un témoignage. Souvent, il ne nous reste qu’un seul point de vue sur une culture, celui des envahisseurs en ayant triomphé. Les poètes romains décrivent tous les peuples non latins comme des barbares sans culture, ce que l’archéologie dément assez fermement, même sans rentrer dans la controverse de ce qui définit le concept de civilisation.
Dans l’idéal, si l’on étudie la poésie guerrière, il est vital de confronter les points de vue des deux belligérants si c’est possible. Le vocabulaire employé, souvent rabaissant, relève de propagande pour légitimer le conflit et l’anéantissement partiel des adversaires. Ce recul est nécessaire, et si la poésie n’est pas conservée, il manquera l’impression des auteurs mais les chroniques historiques et les poèmes doivent être croisés afin de se faire une opinion neutre.
Dans le cas des croisades européennes au Proche-Orient, on trouvera plusieurs poètes latins parlant des “païens” en termes assez rabaissants mais beaucoup de ces poèmes chantent surtout la nostalgie de leurs terres et la piété de reprendre le tombeau du Christ.
A l’inverse, les auteurs actuels s’accordent à dire que les populations du monde islamique n’ont pas accordé une importance particulière aux croisés lors de la première croisade, pris pour une énième attaque byzantine. Il ne nous reste que peu de poèmes de cette époque, et ils montrent pour certains l’incompréhension par rapport à ceux qui sont appelés “byzantins” et leur violence excessive. Le massacre des populations de Jérusalem, par exemple, laissera des traces littéraires durables mais peu de poèmes ont survécu, et encore moins ont été traduits en français.
Il reste alors important de suivre le conseil de la journaliste Isabel Allende : "Écrivez à propos de ce qui ne doit pas être oublié.” Cette femme, née en 1942, écrit principalement sur sa propre autobiographie, sur les questions de mémoire et sur les questions liées aux femmes.
Conclusion et ouverture
Cette réflexion sur le rôle et les impacts de la poésie guerrière a fait apparaître différentes réponses aux questions posées. Il semble bien que la production et la diffusion de poèmes épiques aient motivé les hommes puissants à marcher dans les traces de ces modèles, souhaitant inscrire leur nom dans l’éternité.
Une certaine retenue morale est pourtant presque toujours associée à la guerre et des codes lui sont imposés, plus ou moins respectés selon les époques. Les poètes guerriers semblent avoir conscience mieux que personne des horreurs vues pendant un conflit et ils ne l’encensent que rarement. Certaines cultures ont d’ailleurs développé des formes de violence verbale, souvent de forme poétique, afin de régler les conflits sans en venir aux armes.
Les populations, elles, sont souvent enrôlées par de belles histoires et des promesses de gloire et argent, mais le poème épique ou guerrier ne semble pas avoir eu beaucoup d’impact sur des sociétés souvent illettrées.
Mais, d’une manière ou d’une autre, les noms de ces grands héros guerriers nous sont parvenus, et si l’on en croit leur place débordante dans la pop culture, les poèmes épiques et leurs héros ont encore de beaux jours devant eux !
En complément de cette réflexion sur la poésie guerrière, plusieurs angles différents me sont venus en tête, et chacun de ces sujets aurait mérité une fiche shin.
Parler du lien entre poésie guerrière et archéologie aurait été passionnant mais aurait probablement demandé deux ans de recherche et un mémoire à rédiger. J’ai rapidement abordé la question mais presque avec un goût de trop peu…
Plus lié au shin et à l’esprit des arts martiaux, il aurait été très intéressant de se pencher sur la mise en poème des combats contre un ennemi intérieur, et la glorification des efforts que cela peut demander. Le corpus, contemporain comme ancien, n’aurait pas manqué et aurait probablement été très enrichissant. Une prochaine fois ?
Enfin, le dernier aspect, très tentant à traiter, a été la reprise du champ lexical de la guerre dans les poèmes féministes du XXIe siècle. De voir comment ces codes ont été repris par ces femmes qui se les sont appropriés, malgré leur longue connotation masculine, aurait été passionnant. Malheureusement, j’ai déjà passé assez de temps à écrire cette fiche shin et ce sujet restera un sujet d’étude plus personnel. Qui sait, d’ici dix ans, peut-être que j’en ferais un livre ?
Sources
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Auteur : Romane DUBOISGrade Présenté : Ceinture Orange
Publication : Décembre 2022
Supervision : Frédéric GARCIA
Publication : Décembre 2022
Supervision : Frédéric GARCIA






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