Pourquoi ce blog?

Au sein de notre académie d'arts de combat "ADAPTAC PARIS 13", un petit travail personnel est demandé aux élèves présentant un grade (uniquement à partir de la ceinture jaune, nous "épargnons" les nouveaux arrivants pour un an!) , il s'agit de produire une réflexion personnelle sur un sujet ayant trait aux arts de combat de manière plus ou moins connexes que se soit sur des aspects culturels, éthiques, techniques, sportifs... Cette démarche est très proche de la philosophie mais l'élève est guidé à chaque étape : du choix du sujet au brainstorming en passant par la construction d'un plan ou la rédaction... Il s'agit surtout d'une démarche maïeutique visant à guider l'élève sur ses propres réflexions intérieures tout en produisant un "petit" texte dont il pourra être fier dans quelques années surtout si il réussit à intéresser ses camarades de DOJO. Ainsi cet exercice présente 3 objectifs : éveiller la curiosité des autres élèves du club, se cultiver sur un sujet qui tient à l'élève, s'interroger sur sa pratique et sur le sens que l'on souhaite lui donner.

Ce blog ne saurait engager le club et malgré la vigilance des professeurs pour contrôler, encadrer les propos tenus... si certains textes vous dérangent n'hésitez pas à contacter les professeurs qui pourront alors étudier la question. Enfin, si vous souhaitez des recommandations de lectures pour compléter la lecture d'un des articles où en vue de rédiger un article vous-même, n’hésitez pas à consulter ce blog... et si vous souhaitez consulter les productions du directeur technique du club, c'est ici!

vendredi 16 décembre 2022

Recherche scientifique et apprentissage dans les arts martiaux : Des processus similaires ?

Étant jeune docteur en Histoire et pratiquant les arts martiaux depuis quelques années maintenant, je n’ai cessé, depuis mes débuts dans les deux disciplines, de trouver des ponts et des similitudes entre les deux approches. Si l’idée d’une similitude entre ces deux champs semble saugrenue de prime abord, le fait de considérer, d’une part, l’Histoire comme une méthode de recherche et d’apprentissage, d’autre part, les arts martiaux comme un modèle éducatif permet de clarifier le propos. Il devient dès lors possible de comparer le processus de recherche scientifique et celui d’apprentissage des arts martiaux, sujet du présent travail.
L’idée fondamentale, ici, est de montrer la gémellité qui lie ces deux pratiques. A l’origine je pensais en effet conclure sur le caractère identique de l’approche. Néanmoins, l’introspection et les discussions m’ont permis d’aller au-delà du constat initial pour proposer la problématique suivante : spécificités et accointances dans les processus de recherche et d’apprentissage des arts martiaux. Pour traiter le sujet nous procèderons en trois temps : pour commencer nous aborderons les aspects communs relatifs à la méthode ; par la suite nous traiterons les spécificités des deux champs sus nommés ; enfin nous parlerons des visées des arts martiaux et de la recherche, les premiers se tournant vers l’action, la seconde vers la réflexion.

"BUN BU ICHI" Sokon MATSUMURA (Trad : La plume et l'épée sont une seule chose / La guerre et la science ne font qu'un) 

1 - Une méthode commune

Comme évoqué en introduction, j’ai très rapidement conscientisé les similitudes entre les deux processus, notamment au niveau de la méthode. Plusieurs points notamment, m’ont paru fondamentaux.

1.1 - L’identification des objectifs comme critère de départ

Tout d’abord, il est rare de commencer une recherche ou une pratique martiale sans avoir un objectif. En effet, le chercheur, même lorsqu’il procède par empirisme, a un objectif relatif à son objet d’étude ; par exemple, tester la fiabilité d’un matériel, développer ou mettre à l’épreuve un concept, une théorie, ou encore, très simplement, inventorier ou créer une typologie. Le pratiquant d’arts martiaux, de son côté, peut certes n’être motivé que par de la curiosité mais, même dans ce cas, la découverte constitue en soit un objectif. Néanmoins, d’autres objectifs sont possibles : amélioration de sa condition physique, efficacité martiale, défense personnelle, développement de compétences particulières (de l’équilibre au souffle en passant par la télékinésie pour ceux qui y croient) ou bien encore, renforcement de qualités éthico-morales (honneur, respect, assertivité, loyauté, attention, etc.).

Note du superviseur : L’objectif est lui-même un paramètre d’entrée et un résultat de sortie que l’objectif se redéfinie à mesure que le pratiquant avance dans sa voie.

En recherche comme dans l’apprentissage des arts martiaux, plus cet objectif est défini précocement et avec précision, plus les progrès seront rapides et mesurables. En effet, lorsqu’on sait ce que l’on cherche, on devient dès lors plus attentif aux processus permettant de s’en rapprocher.

Note du superviseur : : Il y a là un paradoxe… et une différence entre recherche et arts martiaux… dans les arts martiaux l’objectif est fixé par l’élève… puis il est guidé par le prof qui va plus ou moins l’emmener là où l’élève veut aller… un bon prof emmène même l’élève là ou l’élève ne sait pas encore consciemment qu’il veut y aller… Mais dans la recherche, il y a la notion de financement, bourse, HDR qui te donne un sujet, labo qui a besoin de travailler… L’orientation et l’objectif sont mieux connus en recherche qu’en Arts Martiaux…

En recherche l’identification de l’objet d’étude est (devrait) toujours un phénomène conscient car il constitue la première étape de la méthode scientifique, au sens moderne du terme, à savoir l’ensemble des méthodologies scientifiques post XIXe siècle. Dans les arts martiaux, ce processus n’est pas nécessairement verbalisé mais il reste le trait fondateur de la pratique et celui qui définira la direction dans laquelle celle-ci se développera. Notons qu’un objectif n’est pas nécessairement unique. On peut en posséder plusieurs. Par ailleurs ces objectifs peuvent être amenés à évoluer. L’important demeure qu’ils soient le moins contradictoire possible entre eux.

Il en découle que l’efficacité martiale et scientifique peut être une composante des objectifs que l’on s’est fixé. Néanmoins, la recherche et les arts martiaux n’y sont pas nécessairement astreints. Par exemple, certains courants scientifiques, notamment développées à partir de pensées politiques, n’entendent pas tant prouver la réalité de leur démarche que sa légitimité. De la même manière, l’idée d’une efficacité au combat n’est pas au cœur de la démarche de certains pratiquants. Ces derniers vont par exemple mettre en avant, selon la phrase latine mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain), l’éducation de l’esprit par la pratique d’une discipline physique, ce qui aboutit parfois à une démartialisation partielle ou totale.

1.2 - Le choix d’une méthode en fonction de l’objectif à atteindre

L’autre aspect frappant dans la comparaison des deux processus tient à la mise en œuvre générale des moyens permettant d’arriver à ses fins. En effet, une fois les objectifs définis, l’on choisit une ou des méthodes pour y parvenir. Or dès l’énoncé de ce postulat, l’on remarque une grande proximité dans le vocabulaire employée pour désigner « la mise en œuvre ‘théorique’ des moyens ». Qu’il s’agisse d’une méthode, d’une discipline, d’une matière ou d’une école, tous ces termes sont appropriés à la fois à l’apprentissage des arts martiaux et au processus de recherche.

Il y a donc un vocabulaire commun pour désigner le cheminement permettant d’arriver à ses fins. Dans ce cas, quel lien relie donc ces termes entre eux ? La réponse est simple : l’échelle de réflexion. Fondamentalement, une méthode s’insère dans une école laquelle évolue souvent dans une discipline. Une discipline, à son tour est régulièrement conçue comme une branche au sein d’une matière. Il s’agit donc d’une échelle de spécialisation.

La similitude dans l’approche et le vocabulaire va plus loin dans la mesure où la définition stricte de science en tant « qu’accumulation raisonnée de savoirs » peut s’appliquer aux arts martiaux. Même dans le cadre d’une démarche empirique, soit l’approche la moins théorique possible, les praticiens des sciences et les pratiquants d’arts martiaux, s’ils veulent obtenir des résultats, doivent veiller à raisonner et organiser leur savoir.

Note du superviseur : Oui mais ne pas oublier qu’un art martial est aussi un art : en combat celui qui imite et souvent vaincu celui qui ose, innove et agit de manière « irrationnelle » emporte le combat… l’audace est en combat ce que la sérendipité est à la science…

Ainsi, des disciplines comme le jujitsu brésilien, focalisées sur la compétition, mettent la pratique du combat (au sol/ne waza) avant l’apprentissage technique.

Note du superviseur : La compétition de JUJITSU BRESILIEN favorise le combat au sol, il est donc normal que les cours y fassent la part belle… par ailleurs, il faudrait préciser ce que l'on nomme « technique » car le combat est technique… 

Cela leur permet certes de mettre en œuvre leurs propres réponses dans des situations d’opposition, donc les plus naturelles, mais cela ne se fait pas de manière chaotique. L’observation de l’adversaire, la gestion du corps dans l’espace et de manière générale, l’expérience de la pratique, tendent à organiser un savoir technique qui sera conforté par le professeur dans le cadre de courts apports théoriques. De la même manière les tenants de l’archéologie expérimentale, s’ils mettent en avant la mise en œuvre des technique anciennes – exemple l’étude des fours antiques – ils tiennent néanmoins un compte méthodique de ce qui a fonctionné ou pas afin d’effectuer leurs observations, déductions et ajustements.

Les processus de recherche et l’apprentissage des arts martiaux possèdent cela de commun qu’ils exploitent une méthode, laquelle leur permet d’avoir une approche rationalisée du cheminement vers leur objectif… en principe…

1.3. - La validation par la communauté

La troisième similitude qui m’a frappé réside dans le processus de validation. Il est indéniable que certains scientifiques et certains pratiquants effectuent leur recherche ou leur apprentissage en totale autonomie, sans jamais se renseigner ou avoir de rapport avec une éventuelle communauté de spécialistes. Néanmoins cette approche demeure marginale. L’un des aspects essentiels dans la construction d’un savoir tient à l’accumulation. Sauf cas particulier, à compétences égales, il apparaît logique qu’un nombre important de personnes accumule un savoir plus important qu’un individu isolé.

Cela étant posé, l’on observe, aussi bien dans les arts martiaux qu’en science, l’existence d’une communauté organisée. Dans un premier temps on peut parler des fédérations sportives et des instances scientifiques (le CNRS par exemple) lesquelles forment un cadre administratif et, en France du moins, régissent un certain nombre d’aspects légaux liés aux arts martiaux et aux sciences. Ce n’est pourtant qu’un aspect de cette « communauté » au sens large.


En effet, dans le cadre des arts martiaux et scientifiques, l’ensemble des personnes qui pratiquent ou sont formées à une discipline/matière/école, forme une communauté, au moins une sous-communauté. Or cette communauté possède une importance fondamentale puisqu’elle permet une forme de validation.

Cette validation peut s’effectuer selon plusieurs modalités. Les faits, la réalité, le combat, sont autant de manières de valider sa pratique, ses progrès ou son approche ; néanmoins le fait de (dé)montrer à ses pairs demeure un aspect essentiel dans la construction des savoirs. C’est la validation par la communauté qui permet l’harmonisation des pratiques et la standardisation du savoir. Pourquoi harmoniser les pratiques alors ? Pour garder un savoir rationnel qui ne parte pas dans n’importe quelle direction. Il est donc essentiel, même si pas indispensable, de se plier à l’exercice.

Les examens et publications demeurent certes un élément majeur de validation par la communauté mais il se greffe sur un processus de vérification par une structure hiérarchisée qui juge du sérieux et/ou de la validité. En effet l’autre aspect de la validation par les pairs tient à l’existence de grades et de titres qui permettent de se situer à l’intérieur d’une communauté. Qu’il s’agisse de grades internes (kyu, gants, etc.) ou d’échelons académiques (baccalauréat, doctorat, concours du CNRS) la communauté sanctionne un niveau de maîtrise technique ou théorique et la capacité du pratiquant à se conformer à un cadre commun.

2. Des spécificités néanmoins

"Débattre pour ne pas avoir à combattre, en science on débat, ailleurs on combat..."

Comme on l’a souligné précédemment, les différences entre processus d’apprentissage des arts martiaux et recherche ne me sont pas venus tout de suite à l’esprit. Issu du sérail universitaire, la tendance est souvent à la théorie et donc, à la méthodologie. En ce sens il m’apparaissait difficile de ne pas considérer les arts martiaux, en tant qu’ils sont une accumulation raisonnée de savoirs, comme un objet scientifique. Pourtant, il existe bien des spécificités.

Selon moi, ces spécificités s’expriment dans le rapport qu’entretiennent Sciences et arts martiaux. On le comprend aisément, il va maintenant être question de l’inspiration mutuelle entre apprentissage des arts martiaux et processus de recherche.

2.1. Une science martialisée ?

Répondons d’emblée à la question. Non… Les arts martiaux, la guerre, la construction du corps et autres thématiques connexes peuvent constituer des objets d’étude mais le fait est que l’on n’observe pas d’inspiration méthodologique des Sciences académiques dans les arts martiaux, sauf exception minoritaire (par exemple, au Japon les arts martiaux sont une science académique… question de construction culturelle et historique). Aucun courant de recherche scientifique majeur, à ma connaissance, ne revendique s’inspirer des arts martiaux. J’irais même plus loin. Dans une société extrêmement policée où les valeurs guerrières sont dépréciées et où l’utilisation de la violence est perçue comme avilissante, une science inspirée des arts martiaux ne serait pas perçue comme positive par le monde de la Recherche (occidentale).

Pourtant, dans mon processus de recherche personnel, en thèse et après, les arts martiaux ont eu un impact majeur que je vais décrire au travers de quelques exemples – plus des processus en réalité - qui me semblent parlants.

J’ai commencé mon apprentissage en deuxième année de licence d’archéologie et, à cette époque j’étais extrêmement erratique dans mes actions et mes décisions. La pratique de l’aïkido m’a permis de canaliser mon énergie dans un plus petit nombre de tâches. En effet, n’importe quel pratiquant apprend très vite que lors d’un entraînement, il faut choisir ce que l’on va faire : décider dans quelle direction l’on va se diriger, au moins pour la séance. Les arts martiaux apprennent, la plupart du temps, à se canaliser et à être plus rigoureux dans ce que l’on fait. Ils apprennent aussi à choisir, décider.

Les arts martiaux apprennent par ailleurs l’adversité et l’échec. Nombre de camarades ont abandonné leurs études sur des motifs qui, aujourd’hui me paraissent dérisoires ; du « c’est trop compliqué » au « je n’y arrive pas » à la suite d’un refus pour un poste ou une bourse. Je ne leur jette pas la pierre mais je sais que la pratique des arts martiaux a fait de moi quelqu’un de bien plus résistant. J’ai en effet changé de directeur de thèse, je n’ai été que très peu financé et j’ai toujours du justifier du caractère marginal de ma recherche, entre autres écueils. J’aurais pu abandonner depuis longtemps mais j’ai résisté. Les arts martiaux rendent résistant, physiquement et mentalement.

Notons par ailleurs que la combativité développée dans le cadre de l’apprentissage des arts martiaux est essentiel pour survivre dans le monde scientifique. Les chercheurs, à raison ou pas et parfois pour de simples jeux d’ego, s’affrontent, se combattent et se tuent (scientifiquement). La pratique des arts martiaux permet donc de se placer dans un état d’esprit optimal pour accueillir une éventuelle agression intellectuelle ou sociale.

Je pourrais évoquer bien d’autres aspects, comme le fait que les sportifs, s’ils ne sont pas tous extrêmement intelligents, ont en revanche une rapidité de décision plus importante. Néanmoins cela concernera une autre fiche Shin. Il reste donc que les arts martiaux n’inspirent pas la science mais que, j’en suis convaincu, ils permettent au (jeune) chercheur de se munir d’outils indispensables à la poursuite de sa quête.

2.2 - Des arts martiaux scientifiques

A l’inverse, la question de savoir si les arts martiaux s’inspirent des sciences requiert une réponse moins tranchée que la précédente. Il n’est pas possible d’affirmer que « les arts martiaux » s’inspirent tous des sciences. Notamment, les méthodes dites « internes » comme l’aïkido ou certaines formes de kung fu, ne s’intéressent pas toujours aux progrès de la science. L’ésotérisme et la mystique ne poussent pas à s’intéresser aux Sciences, privilégiant la foi et une forme de ressenti à l’observation stricte du réel. On notera également que tous styles et écoles confondus, certains professeurs se bornent à une simple récitation de ce qu’on leur a enseigné et n’ont donc cure des progrès de la Science et, surtout pas si ces derniers remettent en cause le dogme qu’ils ont appris.

Néanmoins, j’ai l’impression que de plus en plus de courants souhaitent se rapprocher de la dimension scientifique. A une époque où tout le monde porte la Science aux nues (bien qu’un climat de scepticisme se profile), le simple fait de s’intéresser aux progrès de la médecine et de s’en revendiquer est un argument de vente pour certaines écoles. Le revers de la médaille est que certaines écoles se parent d’un vernis scientifique qui, à bien y regarder n’est que mercantile. C’est notamment le cas de certaines écoles de pençak silat à la mode, très critiquées par les chercheurs, qui diffusent des informations partielles ou erronées et contribuent à véhiculer de fausses idées à des gens moins bien formés.

Pour moi l’aspect le plus visible corroborant la thèse d’une scientifisation, au moins partielle, des arts martiaux et plus largement des arts de combat, est observable dans le milieu compétitif. En effet, de plus en plus de clubs de boxe, de lutte, de MMA, et autres sports sanctionnés par la compétition, se sont mis à optimiser leur(s) méthode(s) en se rapprochant de chercheurs. Ainsi, les clubs de compétiteurs, recherchant avant tout la performance physique maximale, se sont mis en cheville avec des diététiciens, des médecins du sport et des kinésithérapeutes et se nourrissent désormais des avancées quasi quotidiennes de la recherche dans ces domaines. Bien entendu, performance et santé sont deux concepts très différents. Les clubs de compétiteurs n’ont pas tous à l’esprit de préserver le corps des pratiquants. La compétition est destructrice. La question que ces clubs se posent est comment faire plus efficace. Il est indéniable que la Science possède des réponses.

Fort heureusement, il existe aussi des courants, parmi les non-compétiteurs, qui s’intéressent de plus en plus aux sciences dans un juste milieu entre efficacité et santé. Qu’il s’agisse des neurosciences, de nutrition ou simplement d’anatomie, certains professeurs s’astreignent à éplucher, comprendre et diffuser les savoirs scientifiques. C’est le cas de notre club mais aussi de certains enseignants issus de l’université, qu’il s’agisse des filières sportives ou des professionnels de la santé. Il reste à souhaiter qu’ils se multiplient à l’avenir, afin que les arts martiaux dits traditionnels ne sombrent pas dans la léthargie ou le mysticisme.

3 - Les arts martiaux vers l’action, la Science vers la réflexion ?

Pour terminer, il m’est apparu essentiel de souligner qu’une différence fondamentale entre apprentissage des arts martiaux et recherche tient à la notion de partenaire. En recherche, il n’est absolument pas nécessaire d’avoir un partenaire pour avancer. Un historien travaillant sur les archives peut ne jamais avoir besoin de demander de l’aide à un collègue. Dans les arts martiaux, il en va différemment. La finalité étant l’opposition ou le combat, la présence d’un partenaire est essentielle. De là, il apparaît logique de conclure à une finalité active des arts martiaux, et de la réflexive de la Science. La présente partie propose d’observer dans quelle mesure.

3.1 - Les arts martiaux - une praxis, la Science - un logos

Comme énoncé précédemment, la finalité des arts martiaux est la confrontation. Ceux-ci, s’ils développent effectivement des valeurs morales et un certain nombre de compétences psychologiques, sont avant tout une pratique, l’une des composantes essentielles du concept grec de praxis « action pratique ; activités qui ne sont pas seulement contemplatives ou théoriques mais qui transforment le sujet ». La praxis est donc un processus technique et physique qui transforme l’individu, par l’opposition, dans le cas des arts martiaux.

La praxis est à distinguer de la poïésis qui, au contraire, est « l’étude des potentialités inscrites dans une situation donnée qui débouche sur un objet nouveau ». En somme, la poïétique est le processus qui fait passer le théorique vers le pratique, sans en être. La recherche s’inscrit donc dans cette poïésis et l’exprime essentiellement par logos (un système verbal qui organise et décrit). Ce logos peut exister dans les arts martiaux mais il n’est pas obligatoire. La fin, elle, c’est la pratique.

Cette distinction n’est pas propre aux arts martiaux. La médecine, par exemple, est une praxis qui s’appuie sur un logos issu de la biologie, de la chimie et de bien d’autres courants scientifiques. D’un point de vue épistémologique (occidental) elle n’est donc pas à proprement parler une Science mais une pratique s’appuyant dessus et dont l’objectif est d’améliorer la santé.

Au-delà de cet étalage épistémologique, il est important de comprendre que la recherche est par essence un discours (logos) ; un discours servant une application technique mais un discours néanmoins. Du point de vue des arts martiaux, si de nombreux pratiquants font preuve de cuistrerie, discourant à tout va sans jamais se prêter au jeu de la confrontation, peut-on considérer leur approche comme martiale (de Mars/Arès, dieu de la guerre) si guerre/violence/combat il n’y a pas ? Nous ne répondrons pas à cette question ici mais l’interrogation est légitime. En principe, si l’on se fonde sur leur raison d’être initiale, dans les arts martiaux, si logos il peut y avoir, la finalité demeure la pratique.

Cette interrogation amène une considération commune aux arts martiaux et à la recherche mais relevant de prémices différentes : la notion de spectacle. La Science spectacle est une réalité du monde de la recherche, parfois plus répandue dans certaines filières, notamment en sociologie. Dans ce contexte, aucune preuve tangible n’est demandée, aussi la théorie n’a pas besoin d’être efficiente tant qu’elle sert un discours, politique la plupart du temps. Même dans ce cas, la Science demeure un logos, plus précisément un logos au service de la politique ou de l’ego.

Les arts martiaux spectacles existent également mais ils ne peuvent pas se limiter à un discours. Il faut montrer des choses, même fausses, même s’il s’agit de prestidigitation, même si c’est irréaliste. Les arts martiaux chinois possèdent souvent une dimension spectacle. Les artistes virevoltent et font des actions qu’ils ne pourraient probablement pas effectuer dans la réalité. La fin n’est plus le combat mais l’esthétique.

Contrairement aux apparences, nous ne quittons pas réellement l’objet d’étude qu’est l’apprentissage des arts martiaux. En effet, l’idée ici est de comprendre la finalité de ce que l’on fait. On en revient donc à la partie I.1 où le jeune pratiquant doit définir ses objectifs : le spectacle ? la philosophie ? le combat ? Tout ceci s’exprime par une praxis et participe des arts martiaux. Tout comme en Science, l’efficacité n’est pas une obligation. Les arts martiaux spectacles sont des arts martiaux et la recherche spectacle demeure de la recherche. Il faut simplement être honnête et objectif dans ce que l’on en attend.

3.2. Arts martiaux guerriers et sciences pacifistes

Comme évoqué précédemment, les arts martiaux sont, initialement des arts des la guerre. On pourrait attendre d’eux qu’ils forment donc toujours des guerriers. Or ce n’est pas le cas. Les arts martiaux, selon les époques ont formé des guerriers (dans jujitsu japonais du XVIe siècle), des combattants (le karaté sportif contemporain), des citoyens (le karaté moderne), des religieux (l’aïkido de Morihei Ueshiba) et parfois tout cela à la fois. On le voit, la dimension chronologique est fondamentale.
Note : La chronologie est importante… mais on préfèrera la notion d’habitus : une culture donnée, un peuple donnée, une époque donnée…

Il y a également autant de pratiques que de pratiquants. Chacun trouve quelque chose de différent dans l’ensemble pratique que l’on appelle arts martiaux. Pour ma part j’ai beaucoup évolué en la matière. Cette dimension a changé à travers le temps. A mes débuts, étant très maigre, je ne me sentais pas en sécurité dans mon corps. J’ai donc cherché la dimension martiale et combattante. Au fur et à mesure, mon physique s’est modifié et, mon mental aussi. L’observant, j’ai accentué ma pratique pour qu’elle me rende plus fort, accessoirement plus efficace au combat mais l’idée est devenue de me forger le corps et l’esprit.

Aujourd’hui, une nouvelle dimension m’intéresse, plus scientifique, l’étude de la violence. Cette dimension est apparue en thèse, lorsque j’ai étudié les société afar méridionales, dans le Nord de la République de Djibouti. Ces sociétés traditionnelles sont hyper violentes, à tel point que les stéréotypes véhiculés par les premiers voyageurs occidentaux qui les ont rencontrés confinent les ‘Afar à un statut presque monstrueux. L’étude des arts martiaux m’a rendu plus naturelle la compréhension de certains processus tels la justification avant de passer à l’acte et les rapports de forces au sein de plusieurs groupes. Cette compréhension ne passe pas toujours par la méthode scientifique mais par un instinct que j’ai forgé. Il me reste alors à rassembler les sources afin de voir dans quelle mesure ce que je ressens est juste… et ce qui est à la fois grisant et passionnant, c’est que, très souvent, je tombe juste. Je fais simplement des liens plus rapidement. L’apprentissage des arts martiaux a factuellement modifié ma thèse et modifie encore à ce jour, l’approche que j’ai des sociétés est-africaines passées et contemporaines.

A contrario, on considère trop souvent la Science comme un outil au service de la Paix… En aucun cas. Les chercheurs sont, par expérience, extrêmement belliqueux entre eux. Les places sont chères et les ego très volumineux. Par ailleurs qu’il s’agisse de la mitrailleuse, du moteur à explosion, de l’aviation ou du nucléaire, toutes ces technologies ont été créés par des chercheurs dont l’objectif était de tuer le plus efficacement possible.

De manière générale, il est difficile de mettre les concepts dans des cases. Le contexte culturel et chronologique implique de nombreuses variances, tout autant que la perception que les individus en ont. Le présent travail entendait présenter mon expérience de jeune chercheur et de pratiquant ainsi que les influences qu’Arts martiaux et Science ont eu sur moi et ma vie. Au final, je concluerais sur une phrase simple mais à propos :je crois que les arts martiaux ont fait de moi un chercheur résistant et un pratiquant sceptique mais curieux. Rendez-vous dans 10 ans pour un nouveau point…

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Auteur : Florian FONTRIER
Grade Présenté : Ceinture Marron
Publication : Novembre 2022
Supervision  : Frédéric GARCIA


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