Si l’on s’en tient à la définition classique de la performance, celle-ci marque un exploit ou une réussite remarquable dans un domaine quelconque. Performance, prouesse, succès… Autant de termes élogieux qui appellent l’admiration de tous devant certains hauts faits accomplis. Cette facette régulièrement valorisée éclaire la performance sous son jour le plus prestigieux, sous une appréciation positive populaire et couramment répandue. De la performance à l’obsession, il n’y a pourtant qu’un pas, et la quête éperdue de la celle-ci peut lentement faire basculer le sportif dans la spirale de la blessure, de l’échec et de l’abandon. Nous allons le voir, mais la performance est un concept à double tranchant qui peut très vite mener à une pratique destructrice, pour peu que l’on ne juge de soi qu’à l’aune de celle-ci. Il est pourtant tout à fait possible, si ce n’est souhaitable, de maintenir une performance sur le long terme, à condition de définir précisément celle-ci et de l’inscrire dans le cadre d’une réinvention permanente de sa personne, et d’une évolution constante de ses protocoles d’entrainement. Il s’agit ici d’aborder cette notion comme une véritable philosophie de vie, une vision sans cesse en mouvance, propre à chacun et dans laquelle se dessine avec plus ou moins de précision une future version de soi-même. Réorienter sa pratique, éviter la spirale de l’échec et développer le long du parcours de nouvelles compétences n’ayant rien à envier aux capacités en diminution… Des vœux pieux ? Bien au contraire une simple nécessité, celle de rompre avec les apparences et d’affirmer plus précisément qui l’on souhaite devenir, en faisant rimer prévention et performance tout en évitant soigneusement les effets pervers de cette dernière.
1- La Performance : Un Concept à Double Tranchant
A – D’une Vision Positive à une Pratique Destructrice
Il faut d’emblée le préciser : la performance n’a d’intérêt que dans le cadre d’une conscientisation parfaite de sa pratique. Pratiquer c’est essayer de progresser, d’évoluer positivement et donc par essence de performer, d’aller chercher ses limites dans le but de les dépasser et d’ainsi devenir une meilleure version de soi-même. Atteint-on jamais LA meilleure version de soi-même, ou y a-t-il toujours place à l’amélioration ? C’est un vaste sujet et l’une des clefs de voute de toute cette réflexion, un pilier fondateur résultant d’une projection personnelle sur laquelle nous allons bien entendu nous attarder d’ici quelques lignes.
Mais nul ne pourra prétendre le contraire, la notion de performance est le plus souvent, et à juste titre, nimbée d’une aura éminemment positive. Un athlète qui établit un nouveau record en brisant des limites jusque-là jugées immuables, un sportif de retour de blessure qui accomplit un exploit relayé par les écrans du monde entier, ou même tout simplement cet homme de 70 ans qui continue sa pratique sportive avec le plus grand mépris pour les années qui passent… On parlera forcément, les concernant, de «performance». «Après ce qu’il a vécu, c’est une performance…» ou «A son âge, c’est une performance…». C’est assez évident et bien évidemment justifié, mais le terme apparait ici synonyme de prouesses physiques et mentales, et l’on admirera sans réserve ces personnes capables de tout donner à leurs arts et passions, en s’élevant par là-même au-dessus du commun des mortels.
Des exemples à suivre ? Sans nul doute, dans cette vision idéalisée de ce que le corps et l’esprit humain peuvent accomplir de pair s’ils s’en donnent les moyens. On abordera ici, de fait, la prévention comme un élément indispensable à ce type de démonstration, en étroite corrélation avec cette vision de la pratique sportive et de la performance. On peut certes peut-être atteindre un haut niveau de prouesses physiques en négligeant cette dimension, aidé par la fleur de l’âge ou une génétique avantageuse, mais il parait difficile de pouvoir maintenir un tel degré de «performance» sans accorder un minimum de considération à son corps, à cette mécanique efficiente, résiliente et en tous points admirable dont il faut savoir prendre soin. Temps de repos, échauffements ciblés, étirements, hydratation, importance accordée aux avants et après-séances… Autant d’éléments à ne pas négliger pour pratiquer mieux, plus longtemps et toujours en parfaite santé. Là est la clé d’une parfaite conscientisation de sa pratique, et d’une meilleure appréhension de nos atouts comme de nos points faibles.
«Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » Rabelais.
De la même façon, pousser la machine, ne pas écouter son corps et pratiquer sans discernement apparait comme le chemin privilégié vers la blessure, les écueils à répétition puis la spirale de l’échec. Un triste constat sur lequel nous allons très vite revenir… Là est le piège de la performance, dans cette forme d’obsession à vouloir aller toujours plus loin, toujours plus fort, en négligeant le temps nécessaire à la reconstruction et à l’entretien des outils physiques dont nous disposons. Et de performances sportives à une pratique destructrice, il n’y a qu’un pas…
B – Les Effets Pervers d’une Version de Soi-même jugée à l’Aune Unique de la Performance
Conscientiser sa pratique, mesurer son évolution en tant que sportif et savoir appréhender dans un esprit d’objectivité ses atouts comme ses limites… Tout cela demande une certaine dose de maturité, et de réelles capacités d’introspection. Il n’est pas forcément facile de juger de soi-même, de contempler le reflet du miroir et d’y déceler ces failles, ces imperfections auxquelles il faudrait palier. Il est bien plus confortable de rester en surface et de se mesurer dans son regard comme dans celui des autres, pour ne prendre en compte que cette coquille extérieure, cette carapace qu’il est si facile de se forger en quelques séances de musculation soigneusement réparties dans la semaine. On peut ainsi ne se jauger qu’à l’aune de la performance, ou du moins des «performances» que l’on est parvenu à accomplir et sur lesquelles se concentrent toute notre attention.
Je peux claquer sans mal une centaine de pompes en une série ? C’est en soi un petit exploit que d’y arriver, et des heures de douloureuses répétitions pour parvenir à cette «performance»… Mais quand est-il lorsque ce but est atteint ? Que représente-t-il réellement pour moi ? Le résultat est bien là, visible à mes yeux : J’ai développé une belle ceinture pectorale, mon tour de bras s’est élargi… C’est là un exercice que je peux désormais répéter sans mal, qui a prouvé un temps son efficacité et sur lequel je vais finir par me reposer alors qu’en fait, sans sortir de cette zone de confort, il ne me sera plus d’aucune utilité. Mais peu m’importe, puisque je ne me mesure plus désormais qu’à cette performance que j’ai réussi à atteindre, et que je vais naturellement essayer autant que possible de faire fructifier. Puisque j’ai tant travaillé pour en arriver là, pourquoi ne pas capitaliser sur ces fondations et continuer à y entasser toujours plus de pompes, à faire varier les plaisirs autour du même type d’exercice puisque celui-ci semble avoir fait ses preuves ? Ce sera de toutes manières toujours moins éreintant que de devoir réinventer sa pratique en appuyant là où ça fait mal, en se focalisant davantage sur ses limites et sur un nouveau but plutôt que sur cet objectif déjà atteint.
Il y a bien évidemment une certaine forme d’obsession dans tout ça. Il est facile de plonger tête baissée dans ce piège, en s’enfermant dans une pratique certes exigeante mais routinière, et en refusant d’accorder ne serait-ce qu’un minimum d’importance à une autre vision de soi-même. Là encore, il faut sans doute avoir la maturité nécessaire pour parvenir à envisager et dessiner cet autre soi. Ne pas adapter suffisamment ses méthodes d’entrainement, mal mesurer la nécessaire adéquation entre moyens mis en œuvre et but recherché… Tels sont les deux piliers fondateurs de la spirale de l’échec. Mais pourquoi s’enfermer ainsi volontairement dans cet enchainement pervers qui, nous allons le voir, ne peut mener qu’à l’abandon ?
Ne pas donner au corps le temps de se remettre ou d’évoluer à son rythme, vouloir aller au-delà de ses limites trop rapidement, négliger la dimension santé de sa pratique et les étirements d’après-séances, forcer toujours plus et ignorer la douleur en tant qu’information, voir la rechercher dans un sentiment pervers de satisfaction personnelle issu d’une croyance populaire : J’ai mal donc j’ai bien bossé… Par essence, la performance peut sembler difficile à faire durer sur le long terme. Il s’agit en apparence d’une simple sémantique : la performance est le fruit d’un travail de longue haleine et se mesure à un moment donné. Mais le sportif que nous venons de décrire va s’obstiner à faire durer cette performance, à la répéter inlassablement puisqu’il ne se mesure qu’à travers elle. C’est un chemin privilégié vers la, puis les blessures à répétition, favorisées par une biomécanique poussée dans ses retranchements et trop peu ménagée, mais aussi fatalement par le vieillissement naturel du corps…
C – Un Entêtement Préjudiciable à Refuser le Changement
Refuser le changement, s’entêter à ne pas se redéfinir et s’envisager par le seul prisme de la performance, nier une possible réinvention de soi-même… Ce sont là quelques-unes des clés essentielles pour ouvrir en grand les portes de l’échec et de l’abandon. Pourtant, il n’est pas impossible de maintenir une performance sur le long terme, à condition d’en définir précisément les contours, et de (re)dessiner avec encore plus de précision ses objectifs personnels.
La performance n’est rien d’autre qu’une subtile équation, une balance personnelle à équilibrer entre ses objectifs et les moyens mis en œuvre pour obtenir les résultats escomptés. D’où l’importance de définir avec le plus de précision possible cette cible à atteindre, cet ou ces objectifs dont on parle et qui vont nous aider à cimenter cette trinité efficience/efficacité/pertinence. Pour obtenir les résultats désirés, il faut employer des moyens en adéquation avec le but recherché. Et rien n’est gravé dans le marbre, puisque l’on parle là d’une évolution souhaitable, et continuelle. On peut toujours redéfinir le long du chemin cet équilibre entre moyens et résultats, et se fixer de nouveaux objectifs, différents ou davantage compatibles avec les ressources que l’on souhaite mettre en œuvre pour les atteindre. Mais pour se faire, il faut là encore embrasser le changement et l’accepter pleinement, en envisageant d’un œil neuf sa pratique.
Refuser de rompre avec les aspects pervers de ses méthodes d’entrainement, c’est se condamner à plus ou moins long terme, mais avec une absolue certitude, à l’échec. Il s’agit également là d’une équation implacable : L’échec engendre la frustration, qui va à son tour engendrer une forme toute légitime de démotivation. La pratique qui ne fait plus ses preuves va être perçue comme une perte de temps, et le manque de progrès va conduire à cette démotivation qui va mener à l’abandon. C’est une mécanique malheureusement très bien huilée : Cette obstination dans la quête de la performance va contraindre le sportif à négliger tous les signaux que lui envoie son corps, à refuser de voir les signes avant-coureurs de l’échec et à flirter plus que de raison avec une pratique destructrice. Prochain arrêt la blessure, première étape d’un triste et long voyage jusqu’aux gradins, pour regarder avec regret et résignation les autres s’entrainer…
La blessure est-elle pour autant une mauvaise chose ? Naturellement, au sens premier du terme, mais elle peut être également le signe d’un réveil, d’une prise de conscience tardive mais salvatrice qui va remettre le sportif «sur les rails», sur la voie d’une pratique consciente, mesurée et donc positivement performante. Tout comme l’échec, qui peut être envisagé comme une répétition vers la réussite, la blessure peut ainsi tout à fait être perçue comme un signal fort, une piqure de rappel confrontant l’infortuné pratiquant aux limites que son corps lui impose. On pourra bien entendu choisir d’ignorer ce signal, au risque de sombrer irrémédiablement. Le corps qu’on a refusé d’entendre lâche et des blessures récurrentes peuvent même devenir permanentes, contraignant l’obstiné à l’arrêt pur et simple de sa pratique.
D’où la nécessité de ne jamais cesser d’affiner la vision que l’on a de soi-même, d’accepter le changement comme le poids des années et de s’assurer ainsi de maintenir cette idée de la performance le plus longtemps possible. Mais n’est-ce pas plus simple à dire qu’à faire ?
2- Maintenir Une Performance sur le Long Terme
A – La Performance Inscrite dans le Cadre d’une (R)évolution
Il n’est certes jamais évident de rompre avec ses habitudes, de faire preuve d’une motivation suffisamment forte pour briser et reconstruire une routine qui s’est avérée un temps, voir longtemps, efficace et en tous points satisfaisante. Cette motivation est pourtant le cœur-même de cette envie de changement, le point d’ancrage sur lequel va s’ériger cette nouvelle vision de soi-même que l’on cherche à définir.
La prise de conscience est avérée, l’envie d’évoluer plus positivement bien présente… Je continue pourtant de forcer et d’enchainer pompes et exercices de musculation sans ménager mon corps… Je vais faire une, puis deux séances d’assouplissements, essayer d’inscrire les étirements dans le déroulement de mes séances… Mais ces bonnes résolutions ne vont durer qu’un temps avant la rechute. Et il ne faudra pas longtemps avant que je n’évacue à nouveau toute dimension de prévention de mes entrainements, que je néglige ces temps de repos et de reconstruction au profit de répétitions supplémentaires, bien plus gratifiantes à mes yeux. Quelles peuvent donc être les causes profondes de cet entêtement à refuser aussi fermement le changement, alors qu’il est clair que je m’enferme ainsi dans une voie qui va peu à peu se révéler sans issue ? On pourrait évoquer ici la peur de vieillir, une certaine incapacité à affronter le temps qui passe et les irrémédiables diminutions physiques qui l’accompagnent. Mais pourquoi, dans le fond ? La réponse se trouve peut-être dans une fracture sensible entre l’être et le paraître, comme nous le verrons plus bas...
Mais conscientiser sa pratique, c’est aussi d’une certaine façon faire la paix avec soi-même, accepter ses atouts mais aussi ses faiblesses, qu’il est si facile d’occulter en les laissant dans l’ombre de capacités plus méritantes, et bien plus remarquables. Il faut avoir la volonté de se redessiner donc, mais aussi de s’accepter pleinement tel que l’on est dans une prise de conscience introspective, qui saura composer avec les doutes et les errances qui nous sont propres. Un sportif est une évolution permanente, avec des qualités physiques qui sont les siennes, et des problématiques qui n’appartiennent qu’à lui. C’est un signe d’aplomb et d’épanouissement que de composer avec son âge et sa génétique, de continuer de grandir avec des capacités amenées à s’amoindrir sans se soucier un tant soit peu du regard des autres, ou de l’image que l’on aimerait renvoyer de soi-même. Là se trouve la clé de cette (r)évolution souhaitable qui, loin de n’être qu’un triste bilan de capacités fatalement condamnées à s’éroder, va amener le pratiquant à envisager d’un œil nouveau son capital santé en lui ouvrant de nouvelles portes, et de plus larges perspectives.
J’ai été bien doté à la naissance ? Je vais devoir sans doute, en apparence, faire moins d’efforts mais attention au retour de bâton : les facilités d’aujourd’hui peuvent devenir les écueils de demain. Je suis puissant, et je compense par cette qualité mes autres lacunes. Qu’en est-il le jour où mes forces diminuent ? Je suis naturellement souple, et je focalise sur cet aspect de ma pratique. Que me reste-t-il si ces capacités viennent malencontreusement, ou simplement avec le temps, à s’amoindrir ? Il est facile de constater avec fatalité l’usure du temps et les diminutions physiques qui l’accompagnent, parfaitement visibles et indéniablement constatables. Il apparait bien plus constructif, par contre, de se focaliser sur de nouvelles compétences qu’il est possible d’acquérir, en élargissant ainsi son champ de vision et en choisissant de s’ouvrir à un nouvel horizon…
B – Réorienter sa Pratique et Développer de Nouvelles Capacités
Il y a dans tout ceci un pilier fondamental sur lequel repose toute cette réflexion, la notion d’investissement. Un investissement personnel et physique, qui n’est pas sans offrir de parallèle avec d’autres types d’investissements, matériels et quantifiables. De la même façon qu’on tente de se construire un capital financier ou immobilier pour assurer, selon l’expression consacrée, «nos vieux jours», il est tout aussi primordial de capitaliser sur sa santé, de se construire pas à pas un corps en bonne forme et en parfait état de fonctionnement, et de faire fructifier ce capital génétique, quel qu’il soit, avec lequel il va falloir composer.
On peut dès lors envisager le vieillissement comme une fatalité, ou inversement comme une simple loi de la nature avec laquelle il va falloir composer. Il y a dans cette volonté de réorienter sa pratique une terre riche d’opportunités, de nouvelles occasions de se dépasser en développant de nouvelles compétences. On peut apprendre à tout âge, retrouver ou améliorer des capacités sportives jusque-là endormies ou négligées, et atteindre par là-même de nouveaux paliers de progression et de performance. J’ai personnellement cessé de rêver, je ne ferais jamais le grand écart, et mon mawashi geri n’atteindra sans doute jamais l’oreille de l’un de mes partenaires de combat libre, à moins de compter sur un sprawl mal timé… Pour autant, je peux chercher l’évolution et le progrès dans d’autres directions. En accordant davantage de temps à la prévention, en travaillant plus sur la souplesse limitée de mes chevilles et de mes articulations, en réalignant mes positions martiales dans le respect de règles biomécaniques que je comprendrais enfin… En prenant soin de mon corps et de mes lombaires pour peut-être, qui sait, n’avoir plus jamais mal au dos ? Ce serait là une bien belle façon d’allier performance et prévention, et j’échangerais au final sans mal cette faculté contre quelques séries de pompes…
La dimension de développement personnel intrinsèque à cette détermination à changer de cap et à se réinventer est évidente, et c’est un cheminement que chacun choisira, ou non, d’effectuer. Une constatation s’impose pourtant, personne ne peut vivre à cinquante ans sur le modèle qui l’accompagnait à vingt ans. Il ne s’agit pas ici d’abandonner ses idéaux d’hier ou de renier complètement son identité passée, mais plutôt à composer avec elle pour progressivement la remplacer. On touche là, il me semble, à un point crucial de toute cette matière, dans cette résolution à embrasser une philosophie de vie en opposition totale d’une vision carpe diem de l’existence. On peut certes trouver confortable le fait de se laisser porter par le courant dans la direction vers laquelle nous entrainent, voir nous enferment, d’innombrables volontés extérieures. Mais même si cela peut paraitre bien plus exigeant, voir difficile pour beaucoup, il est bien plus enrichissant de s’affranchir de cette forme d’aliénation pour s’affirmer comme l’acteur principal, et non plus le simple spectateur, de son existence. Il s’agit ici de se réapproprier son parcours, et d’en reprendre fermement les rênes avec une conviction qui dépasse de loin le simple constat sportif.
Quelle vision définie ai-je de moi-même dans quelques années, ou même quelques décennies ? Sur les multiples versions de moi-même vers lesquelles je suis susceptible d’évoluer, laquelle dois-je, ou ai-je envie, de privilégier ? Qui veux-je être plutôt que qui veut-on que je sois ? Autant de questions qui méritent réflexion au risque de rester sans réponse, autant d’interrogations qui prennent tout leur sens le jour où les capacités physiques viennent à s’amoindrir, et où les acquis d’hier deviennent les performances personnelles d’aujourd’hui… A défaut de pouvoir y répondre, il faut au moins prendre conscience que tout le monde y a été, ou y sera un jour, confronté…
3- De la Nécessité à se Réinventer Progressivement
A – Réconcilier l’Être et le Paraître
Pour s’engager sur le cheminement nécessaire au changement, il faut réconcilier l’être et le paraitre et s’appréhender pleinement, sans se soucier de se conformer aux attentes d’autrui ou à l’image que l’on renvoie de soi.
« Connais-toi toi-même, puis connais les autres »… Gichin FUNAKOSHI
Cette phrase résonne ici à l’unisson avec cette dimension introspective, qui privilégie une forme de vérité sur le culte de l’apparence. Car quoi que l’on fasse, les regards extérieurs ne feront jamais qu’égratigner le vernis d’une surface que l’on a patiemment polie, et nul ne pourra jamais prétendre nous connaitre mieux que l’on ne se connait soi-même.
Je souhaiterais plus que tout conserver ma vie durant ce corps que j’ai patiemment construit, et ces capacités que j’ai fini par développer au cours du temps. Mais je sais désormais qu’il s’agit d’un leurre, et que rien ne dure éternellement. Sans une réelle volonté à évoluer, je suis condamné comme tout un chacun à voir progressivement mon corps se dégrader, et à subir les affres de blessures à répétition. On souhaiterait probablement, toutes et tous, paraitre invincibles, sourds à la douleur et impassibles face au temps qui passe. Quel rêve ce serait de ne jamais laisser transpirer le moindre signe de faiblesse, et de faire en sorte que le temps ne paraisse pas avoir d’emprise sur nous… On peut très vite, ainsi, finir par se définir dans le regard d’autrui, courbé par le poids de ce que l’on considère comme des jugements devenus trop pesants. Je sais qu’il me sera difficile de supporter de voir mes adversaires de combat lever le pied pour me ménager, alors je tente coute que coute de paraitre fort et en maitrise de mon art, tant bien même mon corps m’envoie de nombreux signaux contraires. Je force, je serre les dents, je m’obstine… Ce faisant, je crée le plus fertile des terreaux pour la blessure et commence lentement, sans même m’en rendre compte, à plonger dans la spirale qui mène à l’abandon. Car passé un certain cap aucun mental, si fort soit-il, ne saurait compenser un corps défaillant…
Là encore, il est nécessaire de s’interroger sur le pourquoi de cette importance exacerbée accordée au regard des autres. En rendant à ces opinions extérieures une place moindre et somme toute relative, on s’autorise alors à s’orienter vers d’autres perspectives, vers des opportunités de vie très éloignées de ce désir de paraître. C’est en cessant de vouloir paraître que l’on peut véritablement devenir la meilleure, ou du moins la prochaine, version de soi-même. Encore une fois, il ne s’agit pas là de renier ses principes ou ses convictions profondes, mais bien au contraire de les affirmer davantage, de leur rendre la place fondatrice qui est la leur. Se présenter tel que l’on est, être plutôt que paraître…
B – Composer Avec les Aléas du Temps qui Passe
Une question subsiste alors, une fois cette prise de conscience et cette réconciliation personnelle ancrées. Pourquoi persister à rechercher la performance à tout prix, et vouloir lutter aussi obstinément contre le temps qui passe en négligeant les effets dommageables d’un entêtement forcené ? Quel est réellement le but recherché à travers cette quête éperdue de la performance ? C’est là une notion essentielle que cette trajectoire dans laquelle s’inscrit la pratique sportive, et cet objectif vers lequel tend tout effort et performance. Nous avons évoqué le fait de devenir la meilleure version de soi-même et la difficulté, voire l’apparente impossibilité, à vouloir maintenir une performance sur le long terme. Mais là encore, tout dépend du but que l’on s’est fixé et des moyens que l’on met en œuvre pour l’atteindre.
Est-ce quelque chose d’immuable que cet objectif, ou peut-il fluctuer avec le temps qui passe ? «C’est en faisant ce que l’on a toujours fait que l’on reste ce que l’on a toujours été », disait un grand homme dont le nom m’échappe… Il apparait difficile de refuser le changement, alors que l’évolution continuelle est la clef de voute de toute pratique sportive. On ne reste jamais vraiment ce que l’on a toujours été, on se transforme en permanence ne serait-ce que par la force des choses. J’aimerais, comme beaucoup de personnes j’imagine, rester figé dans les possibilités que m’offrait mon corps de jeune homme mais, fatalement, je vais devoir composer avec le vieillissement et les transformations physiques qui l’accompagnent. A regret ? Pas forcément, puisque l’on ne regrette de perdre quelque chose que lorsque ce l’on acquiert via le changement apparait moins séduisant. A chacun de nous de faire en sorte que l’étape suivante de notre évolution soit suffisamment définie pour éviter d’avoir à regarder dans le rétroviseur pour y contempler une montagne de regrets. Il ne faut pas avoir peur de l’inconnu, mais surtout faire en sorte que cet inconnu soit anticipé et clairement balisé, le plus en amont possible.
Ce n’est pas forcément quelque chose de préjudiciable que le temps qui passe, ni un mur que l’on est fatalement condamné à heurter un jour ou l’autre. On pourrait être tenté de renoncer au passé et de se noyer dans la nostalgie alors qu’il s’agit finalement du plus beau des challenges que de se fixer des objectifs crédibles, réalistes et motivants, et de relever chaque jour chacun de ces défis, en accord avec soi-même et ses convictions propres. En termes de crédibilité et de réalisme, il est illusoire d’imaginer enchainer jusqu’à 70 ans passés les mêmes séries d’exercices musculeux qui font aujourd’hui partie de ma routine d’entrainement. On peut certes essayer de rester longtemps en excellente forme physique, mais se fixer comme seul objectif de faire durer le plus longtemps possible des performances condamnées à s’émousser avec le temps est un aveu de renoncement programmé. Là encore, ce constat dépasse de loin le simple cadre de la pratique sportive. Une jeune femme de vingt ans, par exemple, pourra dans la fleur de l’âge jouer les mannequins instagram en profitant au maximum de sa jeunesse et d’une plastique avantageuse. Avec un peu de chance, et beaucoup de travail, elle pourra continuer à capitaliser sur ce seul aspect de sa personnalité pendant une vingtaine d’années, vingt-cinq tout au plus. Après cela deviendra difficile. Puis ridicule. Mais cette même personne peut tout aussi bien tirer d’autres enseignements de ses expériences, et révéler ainsi une facette différente de sa personnalité, en refusant de s’enfermer dans le cliché de cette femme qui refuse de vieillir. A condition d’accepter à un moment de reléguer au second plan ce qui représentait pour elle l’alpha de ses vertes années. Pour illustrer ce propos, disons qu’il s’agit là de toute la différence aujourd’hui entre Madonna et Meryl Streep…
Rester ainsi toujours «au top», essayer de rester fidèle à ses aspirations en ayant toujours le sentiment d’être la meilleure version de soi-même… C’est en soi la plus belle des performances, et le fruit d’une projection personnelle propre à chacun.
C – Embrasser le Changement et Redéfinir son Parcours de Vie
Il ne s’agit pas simplement ici de contempler le miroir et d’y voir, dans le meilleur des cas, une image valorisante et fidèle à ses ambitions et, dans le pire, un reflet déformé et vieillissant de soi-même. Il s’agit d’apprécier le présent tout en envisageant sereinement l’avenir, et de capitaliser sur les erreurs d’aujourd’hui pour façonner, autant que possible, cette vision de demain. Changer est une exigence, celle de dresser en toute honnêteté un bilan clair de soi-même tout autant que de sa pratique pour appuyer là où ça fait mal, avec l’idée de faire bouger des lignes qui avaient fini par s’enraciner profondément.
Il faut certes avant tout envisager que l’on a pu se tromper et s’avouer que les bénéfices d’hier peuvent tout à fait devenir les barrières de demain, pour redéfinir un plan de route plus adapté aux objectifs vers lesquels on veut tendre. On peut mentir aux autres mais pas à soi-même, et cette nouvelle voie qui s’ouvre alors n’est rien d’autre qu’une prise de conscience actée et murement réfléchie, une façon de faire la paix avec soi-même et d’envisager différemment l’avenir sans subir le flot des événements, avec la volonté de dessiner une nouvelle répartition entre moyens, objectifs et résultats. On pourrait n’apprécier cette philosophie que sous l’angle de la pratique sportive, mais une telle introspection ne saurait se limiter, nous l’avons vu, à ce cadre par trop restrictif. Le mental que cela suppose d’accepter le changement, et la volonté que demande le fait de reprendre son destin en mains sans accepter ne serait-ce que l’idée d’une quelconque fatalité déborde largement de celui-ci. Dresser en toute sincérité son propre bilan, apprécier le poids des efforts passés tout en mesurant ses propres carences, savoir en tirer des leçons pour accepter de nécessaires changements et dessiner en toute honnêteté une nouvelle feuille de route claire et conscientisée, et avoir enfin la volonté inextinguible de la respecter pour soi-même sans jamais en dévier ni se soucier du regard des autres… On pourrait trouver tout cela extrêmement difficile, ou alors relativiser sur le fait qu’il ne s’agit que de répartir différemment les efforts et le temps que l’on octroie d’ordinaire à sa pratique. Ou de manière plus générale à sa vie sociale, professionnelle, familiale...
Ne s’agit-il pas là finalement d’embrasser pleinement le changement pour transformer les obstacles que l’on rencontre sur son parcours en opportunités de vie ? Sans aucun doute, et l’on profitera alors de cette chance qui nous est donnée de recentrer nos différentes priorités, et d’accorder enfin toute leur importance aux choses qui nous sont essentielles, en redessinant par là-même la cartographie de nos vies…
Conclusion
Le constat est sans appel : Je suis incapable aujourd’hui d’envisager en toute subjectivité un futur moi-même, ni même d’ailleurs une projection crédible de la personne que je souhaiterais devenir sur mes vieux jours. Est-ce le moment qui est mal choisi, ou est-ce quelque chose que j’ai naturellement du mal à faire ? J’ai moi-même du mal à répondre à cette question…
J’ai actuellement une vie qui me convient en tous points, et je sais que c’est là un objectif de vie vers lequel je tends en permanence, celui de me lever le matin et d’apprécier chaque jour qui passe pour ce qu’il m’apporte, et de me coucher avec l’impression d’avoir un peu grandi, fort de nouvelles expériences. Je souhaite bien entendu toujours pouvoir me regarder dans la glace en y contemplant un reflet positif, en accord avec mes convictions et fidèle aux valeurs qui sont les miennes. J’espère également rester en forme le plus longtemps possible, toute ma vie de préférence… Et par rester en forme, j’entends vouloir conserver un équilibre solide entre corps et mental, quel que soit ce corps que je construirai avec les années qui passent. Ce sont là des philosophies de vie générales qui m’animent, et qui peuvent rendre certains revers de l’existence difficiles à supporter. Je souffre de la jambe gauche depuis quelques temps… Et si je ne pouvais plus courir ? Et si, sans le savoir, j’avais couru mon dernier Paris-Versailles il y a trois ans ? Et si je ne pouvais plus faire preuve de bravoure en serrant les dents et en négligeant la douleur, et qu’une obstination forcenée ne suffise pas cette fois-ci ?
La vérité, c’est que cette vision de moi-même à 70 ans, je l’envisageais plus clairement il y a quelques années. Lorsque tout allait bien, quand je n’avais pas encore trébuché sur mon parcours sportif et que je pouvais alors imaginer courir éternellement comme un lapin, ou même rester toujours au top d’une condition physique exemplaire. Quant à savoir ce que cela signifie qu’être au top, cela reste bien évidemment très subjectif… Aujourd’hui, même le fait de s’envisager simplement physiquement dans une forme éclatante devient un pari. Un pari dans lequel il faut mettre toutes les chances de son côté en se réconciliant avec le corps que la nature nous a donné, en en acceptant les atouts mais également les faiblesses…
Mais même sans retourner sur le terrain de la seule forme physique, nonobstant les aléas que la vie mettra désormais en travers de mon parcours, il faut aussi noter mon incapacité à me projeter dans l’avenir en tant que personne. S’envisager soi-même dans l’avenir, c’est certes faire preuve de maturité, mais également d’une certaine forme de sagesse. C’est l’apanage de ces personnes qui se fixent des objectifs, qui gardent en permanence un œil sur ces buts qu’ils désirent ardemment atteindre, et sur ces perspectives vers lesquelles ils dirigent toute leur énergie afin de les voir finalement se concrétiser…
J’envie presque ces personnes, à la réflexion. D’une fiche shin sur la performance, comment en suis-je venu à m’interroger sur la version de moi-même que je veux commencer à dessiner dès à présent ? Comment réconcilier le corps et l’esprit pour avoir le sentiment d’aller d’un pas assuré vers un avenir construit consciemment, sans avoir jamais le sentiment de se laisser porter par des courants divergents ? Autant de graines qu’a semé en moi toute cette réflexion, et qui ne demandent qu’à germer davantage… Je tourne sans doute en ce moment-même la page d’un chapitre de ma vie, pour dessiner le grand arc narratif d’une future vision de moi-même. Et c’est une page qui ne sera définitivement tournée que lorsque je serais en mesure de lire les premiers mots du chapitre suivant. Quels seront-ils ? c’est peut-être là l’essence même d’une future fiche shin…
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Auteur : Lionel VSICOGLIOSIGrade Présenté : Ceinture Marron
Publication : Février 2023
Supervision : Frédéric GARCIA
Publication : Février 2023
Supervision : Frédéric GARCIA


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