Je pratique des arts martiaux depuis un certain temps. On pourrait même dire un temps certain. Ayant franchi la porte d’un dojo à l’âge de dix ans pour la première fois, cette pratique m’a naturellement accompagné au rythme de la vie, au rythme de mes moments de vie plus exactement (adolescence, installation, enfants …). Je ne « fais » donc pas des arts martiaux depuis quarante ans de façon linéaire. J’ai pratiqué, picoré, et me suis accordé des arrêts plus au moins longs.
J’ai débuté en karaté SHOTOKAN à Villebon-sur-yvette en 1982, avec un karaté récréatif puis exigeant à l’arrivée d’un maître japonais. Après six ans d’une pratique assidue (dans mon souvenir, on avait au moins deux cours par semaine), mes 16 ans m’ont éloigné des tapis avec les traditionnelles excuses, des copains, de la préparation du bac et de l’attente interminable avant le passage de la ceinture noire. Avec les études supérieures, le besoin d’une pratique sportive s’est ravivé quelque peu avant la césure du service militaire et j’ai pratiqué deux ans d’un karaté SHUKOKAI KOFUDAN à Verrières-le-buisson qui ne m’a pas marqué, dans un club de souvenir froid et peu accompagnant dans la progression. J’ai ensuite pratiqué, je crois, deux ans d’un kung-fu déraciné bien que pratiqué dans le cadre du centre culturel franco-asiatique du 13ème (enseignement basé sur le mimétisme d’une part et la préparation des danses de dragon du « nouvel an chinois » sans aucun apport traditionnel ou historique). L’arrivée effective en 1997 dans le 13ème m’a mis sur le chemin de la NBJS et du dojo de la rue Dunois en 1998. J’y ai pratiqué avec plaisir pendant 6 ans jusqu’à l’arrivée de mon deuxième enfant et une phase professionnelle chronophage ne me permettant d’honorer le volume horaire qui était indispensable à toute progression. J’ai à nouveau foulé les tatamis de la NBJS en 2013 mais cette fois au gymnase de la Pointe d’Ivry pour repratiquer les armes. Et vous connaissez la suite. En parallèle, j’avais une pratique dilettante dans un club de ju-jitsu de quartier depuis 2010, peut-être plus. Et puis est arrivé la Covid en 2019 …
Le Covid, un choc profond qui a engagé une dynamique
Cette expérience si particulière qu’a été cette période Covid, a pour moi été très bénéfique, et c’est justement elle qui a été le fait générateur de ma reprise du KARATE JUTSU.
La contrainte de ne plus pouvoir pratiquer en physique, et qui plus est, à deux, m’a libéré les mercredis soir réservés jusqu’alors au JU-JITSU et m’a permis de rejoindre les prémisses d’un futur e-ADAPTAC – les cours en visio. La volonté de poursuivre une activité physique et sociale, un déménagement sur le fil du confinement qui nous a offert plus de place, l’offre qualitative du club … les planètes se sont toutes alignées pour me remettre le pied à l’étrier.
Avec un travail sédentaire, des enfants ados (« sortir, pour quoi faire ? »), et sans chien à promener … chez moi, le confinement a été de fait scrupuleusement suivi. Cette période atypique s’est donc traduite aussi par une sorte de repli sur soi en cercles concentriques : les proches, la famille, sa famille, soi.
C’est donc ici le « soi » qui a pris le dessus. Dès le début, mon moteur a été de faire face, de nous inscrire dans la durée (les écrans du bureau étaient à la maison dès le jeudi soir et des bureaux sommaires montés), et de transformer cette contrainte en opportunité, en nouvelle expérience. Cette approche a alors trouvé un parfait écho dans la proposition de valeur du club :
- faire face (proposer une alternative dès les premiers jours),
- s’inscrire dans la durée (mettre en place un programme sur plusieurs semaines),
- créer une opportunité (monter et tester un dispositif alternatif en cas de pandémie/grève avec un équipement vidéo),
- et en plus - créer du lien et de l’émulation (stimuler le corps et l’esprit : challenge intellectuel avec les quizz, challenge sportif avec les défis, et autres apéro vidéo).
Le club répondait à mes aspirations et nous marchions de concert.
Je suis donc passé doucement d’un consommateur d’activité physique et d’apprentissage, à un compagnon de route d’une entité dont je partageais l’envie et les modalités de résilience.
On l’a vu, les conditions étaient réunies pour que j’assiste aux cours en visio, mais cela n’en fait pas pour autant une « redécouverte du KARATE », alors pourquoi utiliser ce terme. En fait, il y a eu « redécouverte » parce qu’il y a eu réapprentissage du mouvement. Il y a eu « redécouverte » parce qu’il y a eu compréhension du mouvement. Il y a eu « redécouverte » parce qu’il y a eu spatialisation du mouvement, du corps. Il y a eu « redécouverte », enfin, parce qu’il y a eu initiation à la profondeur du savoir ...
Vers une redécouverte du mouvement...
Il y a eu réapprentissage du mouvement. Des coups de pied de face, j’en ai sûrement fait des centaines dans ma vie de pratiquant, mais des MAE GERI combien ? Chaque mouvement (le coup de pied, le coup de poing …) a été décortiqué, découpé en séquence pour qu’il soit propre et juste : la préparation, l’armé, l’équilibre, le déclenchement, la repose … Il a fallu être humble et redécouvrir son sport, son art martial. Beaucoup d’anciens pratiquants que je connais s’en seraient agacés et auraient abandonnés, effrayés par une approche qu’ils auraient jugée trop perfectionniste, trop pointilleuse, trop exigeante, trop … L’humilité en a pris un coup, mais c’est aussi un enseignement, au-delà du karaté : on apprend toujours, on peut encore apprendre quelque chose que l’on a déjà fait cent fois, apprendre avec un prisme et un apport différents. Ça a un côté vertigineux, mais en fait c’est beau ! Je ne dis pas que je sois en capacité de produire le mouvement tel qu’il devrait être, et de loin, mais à un moment j’ai su « comment le faire » … Ces heures de cours ont été comme une recalibration, une remise à l’heure. L’approche du cours, en décomposant le mouvement, m’a appris d’où il venait, où il allait … et non par mimétisme. J’ai adoré remettre du sens dans ce que je faisais, me poser des questions, repartir à la découverte de la maîtrise du geste et de sa cinématique.
De la redécouverte à la compréhension...
Il y a eu compréhension du mouvement. Parce qu’au-delà du mouvement en lui-même, il y a eu, d’une part, interrogation sur la nature même du KIHON, son objectif, son efficacité et sa genèse. Sur la base d’un MAE GERI, comprendre qu’en fonction du jeu de hanches, il y a en quatre : du plus puissant mais aussi le plus lent, au plus rapide … Comprendre que la genèse du MAE GERI c’est le genou et celle du MAWASHI c’est la hanche …
Il y a eu compréhension du mouvement dans le sens où, d’autre part, j’ai commencé à appréhender ce qui le rendait possible mécaniquement : la juste répartition du poids, la montée du genou, l’ouverture du pied d’appui, l’extension et le ramené de la jambe pour le MAE GERI par exemple, mais avec la compréhension des muscles et articulations engagés. J’ai pris conscience de ce qui le rend efficient, de ce qui peut blesser en le faisant, et de certaines de mes limites physiques. Cette approche biomécanique a été l’apport majeur de cette période je pense. Cette approche, par une meilleure compréhension de son corps, est probablement aussi entrée en résonnance avec cette période de repli sur soi relatif.
Mais la révélation a été le travail des hanches. Quelle claque de réaliser à près de cinquante ans qu’il y a une double articulation entre les jambes et le tronc ! La fin du « mode playmobil » reste en cours d’acquisition, mais la prise de conscience est là. L’image d’une rotule à trois mouvements à trois étages, en mémoire. Certains exercices enrichissent maintenant mes routines afin d’ancrer que jambe et buste peuvent / doivent être dissociés. Les cours m’ont aussi permis de constater qu’avec un bassin aligné au buste isolant le mouvement des seules jambes, elles ne montent pas au niveau des genoux. Axe de travail expliquant la faiblesse de bon nombre de mouvements, les UCHI MATA par exemple.
Vers une réappropriation de l'espace
Il y a eu spatialisation du mouvement. En visio, on est seul. Le micro trop loin pour interagir et se dissiper, les vignettes de ses camarades trop petites pour faire son curieux ou copier, on est focus sur le cours et sur soi. On se voit, on peut s’observer sur l’intégralité de l’écran. On découvre alors sa position, sa présence dans l’espace… Cette découverte, comme le fait ensuite de filmer ses KATA, est très pédagogique et on progresse. Comme déjà expérimentée en milieu professionnel, cette expérience est très riche par ce qu’elle laisse voir de soi et de son positionnement dans l’espace, de son KIME, de son équilibre et de son relâchement. Ce nouvel apprentissage, et par les corrections données, permet effectivement d’appréhender qu’il y a toutes ces facettes dans un mouvement : maîtrise de la technique, position, KIME, équilibre, relâchement, d’en faire un constat factuel de l’extérieur, et de mesurer les marges de progrès. Au-delà de mon KARATE ressenti, ma redécouverte s’est donc appuyée sur mon KARATE réel. Ce point s’associant bien évidement aux deux premiers, une petite voix m’incite maintenant régulièrement à me concentrer sur le positionnement d’un poing, l’inclinaison d’un buste, le respect d’une position (et là il y a encore du chemin …) à la fois pour faire se rejoindre le KARATE souhaité et le KARATE réel, le mouvement et son efficacité biomécanique non accidentogène.
Jusqu'à la découverte d'un "autre" savoir
Enfin, il y a eu initiation à la profondeur du savoir. Ce qui a été également fascinant, je l’ai déjà un peu abordé dans le réapprentissage de la technique, c’est de réaliser que malgré quelques années de pratique, on reste un novice, un éternel « petit scarabée ». Ça peut être effrayant, décourageant, frustrant, ou au contraire stimulant. Ça a été le cas pour moi.
On découvre de pures nouvelles choses : un nouveau mouvement, un coup de poing qui n’a pas une trajectoire rectiligne (les fameux SHIME TSUKI), une nouvelle façon de lancer des coups de poing avec une ondulation du corps à propager (les HEIKO-TSUKI si je me rappelle bien) … et d’un coup le fantasme d’accéder à un enseignement séculaire jalousement gardé par un moine à barbichette dans un décor de temple initiatique ressurgit de l’enfance. Un petit bonheur !
Mais surtout, j’ai découvert plusieurs niveaux de pratique de KARATE : les mouvements, les mouvements avec les hanches, les mouvements avec les hanches et avec la respiration, les mouvements en pleine compréhension … Cette redécouverte donne des perspectives d’apprentissage pour de nombreuses années encore. Elle alimente aussi une certaine vision du passage d’une ceinture noire comme un rite initiatique ouvrant la voie à un niveau deux. C’est donc un KARATE bien plus profond que pratiqué précédemment que j’ai découvert à l’occasion des visio de cette période Covid.
Cette profondeur ne m’était pas accessible gamin. Même enseignée, elle me serait passée bien au-dessus de la tête. Cette richesse d’enseignement et de pédagogie, parce qu’il s’agit bien de cela, ne s’offre surement qu’à celui qui veut l’entendre et la ressentir, ou qui peut l’appréhender avec son passé. En cela les dix-huit ans d’éloignement du KARATE y sont surement pour quelque chose. Cette richesse alimente maintenant une envie renouvelée d’apprendre et de maîtriser mon corps.
On l’aura compris cette période de repli sur soi et la résilience du club de proposer des cours en vision m’ont permis de me réimpliquer dans le KARATE. Ces deux éléments m’auront surtout construit pour la suite et fait passer de l’imitation à la compréhension : pourquoi ce mouvement est anatomiquement viable, dans quelle situation il est performant …
Avec le temps les restrictions ont été levées et on a retrouvé le travail, ensemble. D’abord dans les parcs puis au dojo. Le questionnement du mouvement tant dans sa balistique, que son efficacité et sa nécessité mécanique s’intègre petit à petit et enrichi l’apprentissage au quotidien. Il s’applique de la même façon en KOBUDO.
La pratique « en vrai » a confirmé toute la promesse, à laquelle s’est ajouté le plaisir de partager.
Qui plus est, au travers des premiers pas vers une ceinture noire peut-être et l’assistance aux cours de KOBUDO est née une nouvelle envie (et/ou un sentiment de réciprocité) d’être un rouage de ce qui m’a été offert. Ce passage progressif pour devenir acteur et moins consommateur de la chose (responsabilité, implication, transmission, …) ouvrant la voie à un nouvel épisode de ma future pratique, mais ce sera peut-être l’objet d’une autre fiche SHIN.
----------
Auteur : Bruno CHAMPALBERT
Grade Présenté : Ceinture marron
Publication : Octobre 2022
Supervision : Frédéric GARCIA



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.